NOUVELLES

Une famille endeuillée par le même naufrage qui a emporté le petit Alan se confie

13/09/2015 07:48 EDT | Actualisé 14/09/2015 06:45 EDT

Ce n'est pas que ce Zeinab Abbas et son mari Ahmed Hadi avaient imaginé. Avec leurs trois enfants, ils devaient avoir quitté l'Irak pour de bon. En Turquie, ils avaient cherché un passeur à la réputation fiable, préférant payer 2500 euros (3764 $CA) pour chaque membre de la famille afin de s'assurer d'un voyage rapide et sécuritaire. Mais Zeinab et Ahmed sont aujourd'hui de retour en Irak pour y enterrer deux de leurs enfants, Zeinab et Haïder.

Un texte de Marie-Eve Bédard

Au cimetière, Zeinab Abbas s'est effondrée de douleur devant les dépouilles de ses enfants. Maintenant assise dans le salon de ses parents, elle raconte que c'était pourtant pour l'avenir de ses enfants qu'elle avait emprunté la mer qui sépare la Turquie des côtes de la Grèce.

Mais ce rêve a été anéanti quand leur embarcation s'est renversée. Elle s'est accrochée à sa fille Rawan, mais Zeinab et Haïder avaient déjà disparu, coincés sous le bateau, croit-elle. « J'avais peur de penser à ce qui leur était arrivé, de crier pour appeler Zeinab et Haïder. J'ai crié leur nom une fois, mais ils n'ont pas répondu », relate-t-elle.

Une histoire tristement célèbre

L'histoire du naufrage qu'elle décrit, le monde entier la connaît, parce qu'une image insoutenable, celle d'un bambin face contre sol sur une plage de Turquie, est venue choquer les consciences d'un bout à l'autre de la planète.

Zeinab n'a pas voulu croire que deux de ses enfants aussi sont morts noyés sur le même bateau que le petit Alan Kurdi et son frère Galib. Elle a voulu voir leurs corps inertes.

« Je les ai suppliés, ils m'ont fait entrer voir ma fille. Je me suis allongée près d'elle. Elle avait les yeux à demi ouverts, je lui ai parlé, je l'ai embrassée, mais elle ne m'a pas répondu. Puis, ils ont amené Haïder. Je l'ai embrassé, pris dans mes bras, puis on m'a fait sortir », raconte la mère endeuillée.

crise migrants

La version du père d'Alan Kurdi contestée

Zeinab accuse le père du petit Alan d'avoir provoqué la mort de ses enfants. Abdullah Kurdi conduisait l'embarcation, trop vite dit-elle, dans une mer agitée. Il l'aurait supplié de ne rien dire : « Il m'a dit : "Moi, j'ai vu ma femme et mes deux enfants mourir, couler devant moi dans l'eau... Ne me dénonce pas, ne dis pas que c'était moi qui conduisais le bateau" », allègue-t-elle.

Amir, un jeune irakien de 22 ans, a sauvé des passagers qui restaient. C'est lui qui s'est péniblement tiré vers la terre ferme pour alerter les secours, même s'il ne sait pas nager. Il portait un gilet de sauvetage et a mis plus d'une heure à revenir sur les berges.

Il vient de rentrer en Irak après avoir passé neuf jours dans une prison turque. Lui aussi affirme que le père endeuillé était aux commandes du bateau. Pour payer son propre voyage et non à titre de passeur, croit-il.

« Quand vous allez les voir, les passeurs vous demandent si vous savez conduire un bateau. Alors ils ne prennent pas d'argent, ils vous aident gratuitement. Comme ça, la police va dire que vous êtes une victime, pas un passeur. »

— Amir Haïder

Interrogé par le Wall Street Journal, Abdallah Kurdi a nié avoir été à la barre du bateau. « J'ai tout perdu, qu'on raconte ce qu'on veut », a-t-il dit.

Il s'agit pourtant une pratique documentée par l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime. Selon l'organisme, il est fréquent que des migrants qui n'arrivent pas à payer ce que réclament les passeurs soient contraints d'agir à titre de capitaine. Les passeurs se mettent ainsi à l'abri d'éventuelles poursuites judiciaires.

À lire aussi :

Revenir, puis partir à nouveau

À Bagdad, Ahmed, le père de Zeinab et Haïder, continue de recevoir les condoléances des hommes à la mosquée comme le veut la tradition. Ça lui permet de rester fort, dit-il, pour l'instant. Après, il faudra penser à la suite, à l'avenir. Pour ce qu'il reste de famille.

« Je ne peux plus rester ici. Je ne sais pas où je vais vivre. Je ne peux plus aller dans ma maison, je n'y ai pas encore mis les pieds. Elle est remplie de souvenirs. Je dois changer de vie pour me remettre. »

— Ahmed Hadi

Amir, qui est perçu comme un héros, est à ses côtés pour le soutenir dans l'épreuve. « Nous sommes devenus une famille après ce voyage. Nous avons le souci les uns des autres. Les âmes qui nous ont quittées sont précieuses. Mais en Irak, votre âme de vaut rien. Si vous mourez, on vous oublie », se désole-t-il.

Quand il rend visite à Zeinab pour la première fois depuis qu'il lui a sauvé la vie, celle-ci éclate en sanglots en le prenant dans ses bras. Les liens qu'ils ont tissés en croyant amorcer une nouvelle vie ont été soudés par la tragédie - un drame qui ne change pas leur détermination à fuir le pays. Pour la petite Rawan qui a survécu, la famille Hadi essaiera encore et encore.

migrants

Abonnez-vous à notre page sur Facebook
Suivez-nous sur Twitter

Le petit Alan Kurdi trouvé mort sur une plage