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Oui, il est possible de lutter contre l'analphabétisme malgré tout (avec beaucoup de volonté)

03/09/2015 10:54 EDT | Actualisé 08/09/2015 03:23 EDT
Kartel Films


Au-delà du portrait noir de l’analphabétisme au Québec, décrié par tous, il faut agir pour élever le niveau, et vite.

Les meilleures méthodes d’enseignement sont connues. Pourquoi ne sont-elles pas appliquées pour s’assurer que tous les enfants sachent lire ?

Certains acteurs du milieu qui ont été interviewés pour cette série blâment les précédentes réformes en éducation. D’autres accusent le ministère de l’Éducation de leur couper l’herbe sous le pied et de manquer cruellement de ressources.

Mais tous sont d’accord que les cerveaux des adultes de demain doivent demeurer une priorité. Voici quelques pistes de solutions préconisées par ceux-ci.

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Adopter les meilleures méthodes d’apprentissage

Afin d’apprendre à lire, les enfants doivent connaître les lettres de l’alphabet, cela va de soi. Mais même s’ils sont capables de déchiffrer que les lettres « b » et « o » font « bo », encore faut-il en comprendre le sens.

Plutôt que d’opposer les approches, il faut « conjuguer » les approches systémique et explicite de la lecture, fait valoir Monique Brodeur, doyenne à la Faculté des sciences de l’éducation de l’UQAM.

Elle compare ce processus à la maîtrise d’un instrument de musique. « Si on veut former de bons musiciens, des musiciens solides, il faut travailler à la fois le solfège et tout ce qui vient avec – gammes, arpèges, la technique – tout en pratiquant les pièces qui pourraient être présentées selon des difficultés croissantes. Et c’est la conjugaison des deux qui est importante. »

« Tout le travail en musique sur l’aspect qui est plus technique doit faire l’objet d’un travail vraiment rigoureux, systématique, explicite. En lecture, c’est la même chose », continue-t-elle.

Après avoir pris connaissance des lettres de l’alphabet, les jeunes enfants devraient être mis en contact avec des livres et suivis de façon « obsessive », tranche Égide Royer, spécialiste de la réussite scolaire et professeur à l’Université Laval.

Environ un cinquième de ces enfants auront besoin d’une attention particulière de la part de leur professeur et devront faire l’objet d’un suivi serré afin de ne tomber entre les failles du système.

Ne pas céder à la tentation d’une autre réforme

Le philosophe Normand Baillargeon a été l’un des premiers à monter au front pour dénoncer la plus récente réforme en éducation qui a été un « échec » selon une étude dévoilée plus tôt cette année.

Il pense que le « renouveau pédagogique » qui s’est amorcé en 2005 aurait dû être testé au préalable par des experts indépendants avant d’être imposé aux professeurs à travers le Québec.

« Et on ne se serait pas embarqués dans une réforme qui a coûté une fortune, qui a causé des torts importants à notre réseau scolaire, qui a mis à mal un grand nombre de personnes qui ont osé critiquer tout ça », énumère Normand Baillargeon.

Le vice-président de l’Alliance des professeurs, Martin Bibeau, a quant à lui connu deux grandes réformes pédagogiques qui ont été appliquées « de bonne foi » par les professeurs, mais qui ont mené à des résultats désastreux.

« Il faut enseigner en fonction de leur rythme, de leurs capacités, il faut dorer nos petits enfants afin qu’ils ne se découragent pas, mimique le professeur. Quand on a vu poindre les résultats, le mal était fait. »

Malgré tout, il pense que de s’embarquer dans une autre réforme ne servirait à rien. L’urgence est d’investir massivement en éducation afin d’aider ceux qu’on prétendait aider en valorisant l’approche par compétences – soit les enfants issus de milieux défavorisés.

Prôner une vision inclusive de l’éducation

Tous les enfants n’arrivent pas égaux sur les bancs de l’école. Certains ont des parents cultivés qui leur racontent des histoires à l’heure du dodo, d’autres ont plusieurs télévisions à la maison, mais aucun livre à disposition.

« On devrait toujours adopter une perspective selon laquelle on traite de façon préférentielle les gens qui ont le moins. Alors en éducation, notre premier souci devrait être de donner aux gens qui sont les plus défavorisés », estime le philosophe Normand Baillargeon.

La Boîte à lettres, organisme en alphabétisation populaire qui aide les jeunes, se situe dans un quartier défavorisé de Longueuil. La formatrice Marie-Ève Boucher est donc bien au courant de l’écart entre les enfants en arrivant sur les bancs d’école.

À son avis, les critères de la société sont basés sur un jeune qui vient d’une « famille plus aisée ». L’élève qui aura des difficultés sera étiqueté comme présentant un « retard » dès son arrivée à l’école.

La vision inclusive de l’éducation, explique-t-elle, serait de « changer notre modèle pour essayer d’inclure le plus possible tout le monde, avec toutes les différences qu’ils ont ».

Les ressources devraient donc revenir aux gens qui en ont le plus besoin par souci de justice sociale, conclut Normand Baillargeon. « Ce que je suis en train de dire, ce n’est pas un principe très gauchiste ou révolutionnaire : l’égalité des chances. Et elle passe d’abord par l’école. »

Réintroduire la notion de redoublement annuelle

Martin Bibeau, qui est professeur en français de formation, s’insurge du laxisme des enseignants. « Il faut qu’on revienne à des programmes de français sur une base annuelle, pas par cycle », dit-il.

Actuellement, les élèves ont deux ans pour réussir à acquérir les connaissances nécessaires avant de passer au prochain cycle. Or, Martin Bibeau pense que la promotion automatique – ou presque – doit cesser.

« Il faut qu’à chaque année, on vérifie si l’enfant maîtrise 60% des connaissances, puis a développé 60% des connaissances. Prioriser la transmission des compétences avant le développement des compétences. Actuellement, c’est le contraire. »

Si l’enfant est amené à redoubler, il faudra alors s’assurer qu’il ait les ressources nécessaires pour s’améliorer. Une perspective peu reluisante avec les compressions annoncées en éducation sous le gouvernement Couillard, consent-il.

De plus, les enseignants ont de plus en plus de pression pour que leurs enfants obtiennent de bons résultats scolaires. Ce qui fait que les moyennes de classe peuvent être revues à la hausse ou majorées par le ministère, dénonce Martin Bibeau.

Revaloriser la profession d’enseignant

« Si l’éducation était importante au Québec, on serait exigeants avec la qualité des enseignants qui rentrent dans les facultés, on augmenterait l’âge de l’éducation jusqu’à 18 ans et on valoriserait cette question-là politiquement autant que la santé », critique le spécialiste en réussite scolaire Égide Royer.

Mais force est de constater que les enseignants n’excellent pas tous dans la langue de Molière. La moitié échoue l'examen de français obligatoire du premier coup sous prétexte qu’il est trop difficile. Or, ce sont ces adultes qui devront montrer l’exemple aux enfants.

Normand Baillargeon est d’avis que les facultés d’éducation à l’université devraient devenir des « filières d’élite » avec des conditions d’admission « excessivement exigeantes ». Les enseignants seraient formés selon les meilleures méthodes et leurs conditions salariales et de travail seraient ajustées en conséquence.

« On serait en droit en plus d’exiger de ces professionnels-là des services professionnels qu’ils seraient capables de rendre. Et il y aurait pour ces profs-là tout le respect qu’on devrait donner aux gens qui s’occupent de ce qu’on a de plus précieux dans notre société : les cerveaux de nos enfants. »

Lire, lire, lire… tout au long de la vie

Avis aux parents qui n’aiment pas lire : il n’est pas nécessaire de raconter une histoire tel quel. « L’enfant s’en fout, des vrais mots », précise Diane Mockle, qui était encore présidente de la Fondation pour l’alphabétisation au moment de notre entrevue.

« Ce qui est important pour l’enfant, c’est de se trouver dans un rapport signifiant avec son parent, de se retrouver collé-collé, d’avoir son parent qui s’occupe de lui en lui racontant une histoire. »

La promotion de la lecture doit sortir du simple cadre scolaire, préconisent plusieurs intervenants. Au lieu d’associer le fait de lire à une obligation, une tâche fastidieuse, il est nécessaire que tous y trouvent un intérêt.

Martine Fillion, intervenante à l’Atelier des lettres, est bien consciente que les adultes qui viennent la voir ne veulent pas retranscrire des exercices dans un cahier.

« Si on reprend cette approche-là, ça ne les intéresse pas. On prend une approche de conscientisation », dit-elle, expliquant que les participants réalisent l’importance de l’écrit et de la lecture au quotidien.

Qu’est-ce qui est fait actuellement ?

L’implantation des maternelles pour les enfants de quatre ans en milieux défavorisés a commencé son implantation progressive en 2013.

Monique Brodeur continue de croire que cette avenue est une réelle mesure de prévention pour atténuer les inégalités entre les jeunes enfants. Elle espère qu’un jour, tous les enfants québécois pourront reconnaître quelques lettres à quatre ans, puis qu’ils connaitront la plupart des lettres à cinq ans.

Des partenaires des milieux scolaire, communautaire, gouvernementaux et des chercheurs, dont elle-même, planchent aussi sur la création d’un Réseau québécois sur la littératie.

Des journées de réflexion ont eu lieu dans les derniers afin de définir les buts d’un tel réseau et de fournir une définition claire de la littératie. Mais Monique Brodeur croit qu’il s’agit d’un pas dans la bonne direction.

« Le problème d’analphabétisme est tel au Québec que le temps est venu de travailler tout le monde ensemble pour que chaque enfant québécois sache lire à la fin de ses sept ans. »

infographie analphabetisme


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