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Quand des scientifiques défendent les boissons sucrées... et Coca-Cola

16/08/2015 09:30 EDT | Actualisé 17/08/2015 11:07 EDT

Des scientifiques réputés dans le domaine de la recherche sur l'obésité ont soulevé colère et incompréhension chez plusieurs de leurs pairs, cette semaine, en diffusant des messages jugés favorables à l'industrie des boissons sucrées.

Un reportage de Jean François Bouthillette

Regroupés au sein du Réseau mondial pour l'équilibre énergétique (Global Energy Balance Network), les scientifiques avaient aussi omis de préciser qu'ils recevaient un important financement de Coca-Cola.

Sur le site de l'organisation, on peut entendre l'un de ses fondateurs, le professeur Steven Blair, de l'École de santé publique de l'Université de Caroline du Sud, mettre en doute le rôle de la malbouffe et des boissons sucrées dans le problème d'obésité. Il déplore que les médias et la communauté scientifique aient tant insisté sur cet aspect du problème, affirmant que « c'est l'équilibre entre l'apport et la dépense [de calories] qui permet de prévenir l'obésité ».

« Quand ce réseau a été lancé, plus tôt cette année, on ne trouvait nulle part de mention de son financement », explique le Dr Yoni Freedhoff, professeur adjoint à la Faculté de médecine de l'Université d'Ottawa. C'est lui qui a découvert le lien entre la multinationale et le groupe.

« Le message de cette organisation, et jusqu'à son nom - Global Energy Balance Network - m'apparaissait tellement favorable à l'industrie alimentaire que je me suis douté que l'industrie devait être derrière tout ça. Alors j'ai posé la question. Ils m'ont répondu qu'effectivement, cette organisation avait reçu des millions de dollars de Coca-Cola. »

— Le Dr Freedhoff

Le Dr Freedhoff affirme que des chercheurs de partout dans le monde étaient invités, par des scientifiques reconnus, à se joindre au groupe sans qu'on leur dise qu'il était lié à Coca-Cola. Il a communiqué l'information au New York Times, qui a publié l'histoire.

Un discours jugé nuisible pour la santé publique

Ce discours dérange beaucoup le Dr Dominique Garrel, endocrinologue au CHUM et spécialiste de l'obésité, parce qu'il ne reflète pas le consensus scientifique, selon lui.

« Ce discours fait comme si les apports et la dépense d'énergie étaient comparables en importance. Or, l'activité physique volontaire représente à peine 10 % de la dépense d'énergie. L'activité physique, c'est excellent pour la santé! Mais aujourd'hui, l'état de la science est à l'effet qu'il n'y a pas de lien entre l'activité physique et la capacité de perdre du poids quand on fait une diète. »

— Le Dr Dominique Garrel

D'après le Dr Garrel, mettre ainsi l'accent sur la dépense d'énergie, c'est jouer le jeu des producteurs de boissons hypercaloriques en diminuant l'importance accordée à l'alimentation. C'est aussi, dit-il, entretenir le mythe selon lequel on peut maigrir sans changer ses habitudes alimentaires, si l'on se met à l'exercice physique.

« Le discours qu'ils tiennent va décourager beaucoup de gens [...] leur faire croire que leur activité physique va compenser leurs mauvaises habitudes. »

— Dr Garrel

Même son de cloche chez le Dr Freedhoff. D'après lui, 20 ans d'études sur l'activité physique ont démontré que son effet était malheureusement négligeable sur la perte de poids.

« Dans une étude très rigoureuse, on a suivi des gens qui s'étaient mis à faire 5 à 6 heures d'activité physique par semaine, pendant un an. Mais à qui on avait demandé de ne pas changer leur diète. Résultat? Ils ont perdu à peine 1 kg pour les femmes, et 1,5 kg pour les hommes. »

« Pourtant, la plupart des gens ont encore l'impression que l'exercice, c'est la clé de la perte de poids, déplore-t-il. Coca-Cola et l'industrie alimentaire, de leur côté, travaillent très fort à diffuser cette idée selon laquelle vous pouvez compenser une alimentation pourrie avec de l'exercice. Mais c'est faux. »

Une indépendance impossible?

En s'associant à Coca-Cola, les chercheurs du Global Energy Balance Network ne se mettront pas à mentir ou à falsifier des données, croit le Dr Garrel. Mais quoi qu'ils en disent, ils ont perdu leur indépendance, d'après lui.

« Ils ne mordront pas la main qui les nourrit. [Coca-Cola] neutralise les meilleurs leaders d'opinion, qui normalement devrait être en première ligne du combat contre la consommation de sucre. »

— Le Dr Garrel

Une étude publiée récemment dans la revue PLoS-1 Medicine observait une association entre le financement de la recherche et ses résultats, dans ce domaine en particulier. Ils arrivaient à la conclusion que les recherches financées par l'industrie étaient cinq fois plus susceptibles de ne pas trouver de lien entre les boissons sucrées et la prise de poids.

L'Organisation mondiale de la santé (OMS) dresse un portrait sombre de l'épidémie mondiale d'obésité et de surpoids, qui touche près de 2,5 milliards de personnes sur la planète et qui s'accompagne notamment de maladies cardiovasculaires et de diabète. Quelque 2,8 millions de personnes meurent, annuellement, en raison de leurs problèmes de poids.

Les initiatives visant l'amélioration de l'alimentation des populations pour lutter contre l'obésité ont touché l'industrie des boissons gazeuses : taxes sur les boissons sucrées, campagnes de sensibilisation, assainissement de l'offre alimentaire dans les écoles, etc.

Des mesures qui coïncident avec une baisse significative des ventes chez Coca-Cola.

Le reportage radio de Jean François Bouthillette sera diffusé dimanche à l'émission Les Années lumière sur ICI Radio-Canada Première.

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