NOUVELLES

La fuite inachevée d'un réfugié rwandais au Canada

03/06/2015 11:42 EDT | Actualisé 03/06/2015 11:45 EDT
Maxellende Pycke

De son petit village du sud du Rwanda aux hivers glacials de Montréal, Vincent Nséngiyumva a tout abandonné pour sauver sa peau.

Seul survivant de sa famille au génocide des Tutsis, il est arrivé au Canada en janvier 2009 avec les mains tremblantes d’un homme pourchassé.

Aujourd’hui, la peur est toujours présente. Toutes ses demandes pour demeurer au Canada ont été refusées et la menace de devoir retourner au Rwanda plane sombrement.

«Ils ont laissé un message pour dire: Vincent, tu es la prochaine victime», dit-il en parlant des tortionnaires de sa famille. «Ils ont utilisé le sang de mon père pour écrire.»

Après une demande d’asile refusée en 2011, Vincent a entrepris les démarches de demande de résidence permanente pour raisons humanitaires et d’examen des risques avant renvoi (ERAR), elles aussi refusées en 2014. Chaque fois, les demandes de révisions au fédéral n’ont pas abouti.

«Étant donné les obligations du Canada au niveau international, la reconnaissance du génocide rwandais… On est assez surpris que, dans cette tradition humanitaire, on n’accepte pas de voir le bon fondement du dossier», dit Anne Castagner, avocate en droit de l’immigration du cabinet Stewart Istvanffy responsable du dossier.

Les raisons évoquées sont le manque de preuves. Entre autres, l’absence de photos prouvant que le corps de son père a été découpé en morceaux, et qu’un message de menace contre Vincent a été écrit avec le sang de la victime.

Mais, dans un petit village du Rwanda, «comment je peux trouver le journal qui dit comment ma famille est morte», questionne Vincent.

Il est inimaginable pour lui de retourner dans son pays d’origine. « Ils m’ont cherché pour me tuer, dit-il. C’est trop dangereux pour moi, ils sont encore là-bas.»

La seule solution est de faire rouvrir les demandes de ERAR et de considérations d’ordre humanitaire, un processus administratif présenté auprès d’Immigration Canada.

Depuis sa dernière demande, Vincent a obtenu des preuves supplémentaires, comme des témoignages écrits, des avis de décès, ou encore des expériences de travail au Canada qui témoignent de son intégration dans la société.

Mais, d’après Anne Castagner, le plus gros obstacle est l’engrenage du système. «On a beau avoir un dossier en ordre, des preuves excellentes, une personne impliquée, s’il y a une décision négative à la base, c’est très difficile de revenir en arrière, explique-t-elle. Le système ne veut pas se désavouer, admettre qu’il a tort.»

Une pétition et une levée de fond pour aider Vincent à couvrir ses frais d’avocat ont été mises en ligne par son groupe de soutien.

«Au niveau politique, si le gouvernement sent que le Québec est derrière Vincent, ça va influencer dans la décision», précise Anne Castagner.

Musicien apprécié dans sa communauté, il dit se sentir «chez lui» au Québec, et il a déjà recueilli de nombreuses marques d’appui.

«Ce qui fait que Vincent est une personne si incroyable, c’est qu’après avoir vu ce qu’il a vu, et après avoir vécu ce qu’il a vécu, il arrive encore à se lever le matin et à vouloir faire de la musique, enseigner et partager l’espoir à travers la culture», dit une de ses proches, Devora Neumark.

Avec les nouvelles preuves obtenues, Vincent a encore espoir de gagner la bataille juridique. Peut-être qu’alors ses cauchemars s’apaiseront, et qu’il pourra véritablement, tenter d’oublier l’horreur et les cris.

À propos du génocide au Rwanda

Le génocide des Tutsis au Rwanda a eu lieu entre avril et juillet 1994, dans le cadre d'une guerre civile opposant le Front patriotique rwandais (FPR), soi-disant «tutsi» et le gouvernement rwandais, composé de Hutus.

Extrait du Rapport de la Commission indépendante d’enquête sur les actions de l’ONU lors du génocide de 1994 au Rwanda: «Quelque 800 000 personnes ont été massacrées lors du génocide de 1994 au Rwanda. Le carnage dont hommes, femmes et enfants ont été victimes au cours d’une centaine de jours entre avril et juillet 1994 constitue l’un des événements les plus abominables qui entacheront à tout jamais le XXe siècle dans la mémoire des hommes. Les Rwandais ont tué des Rwandais, décimant avec férocité la population tutsie du pays, mais s’attaquant aussi aux Hutus modérés. D’inqualifiables atrocités ont été commises, par les milices et les forces armées, mais aussi par les civils contre d’autres civils.»

Fuite inachevée d’un réfugié rwandais au Canada

Abonnez-vous à notre page sur Facebook
Suivez-nous sur Twitter