POLITIQUE

Projet de loi sur la laïcité: des péquistes rappellent le passé saoudien de Philippe Couillard

22/01/2015 09:42 EST | Actualisé 24/03/2015 05:12 EDT
CP

SAINT-JEAN-SUR-RICHELIEU, Qc - L'opposition officielle à l'Assemblée nationale a demandé au premier ministre Philippe Couillard de ne pas importer au Québec la réalité et les valeurs dont il s'est imprégné durant son séjour en Arabie saoudite, un pays accusé de bafouer les droits de la personne.

Le chef intérimaire péquiste Stéphane Bédard a affirmé, jeudi, à la clôture du caucus péquiste en Montérégie, que les députés de l'opposition officielle s'interrogeaient sur les hésitations de M. Couillard à légiférer pour la laïcité de l'État.

Dans une conférence de presse à la fin du caucus, M. Bédard a évoqué, comme deux candidats à la direction du PQ l'avaient fait plus tôt, le séjour en Arabie saoudite de M. Couillard, où il a travaillé comme médecin puis conseiller du gouvernement.

«Il semble très imprégné de ces valeurs, de cette réalité, de cette façon de vivre ensemble, a-t-il dit. Au Québec, c'est différent. On peut voir ce qui se passe ailleurs, mais en même temps, on lui demande de ne pas importer cette réalité ici.»

Selon M. Bédard, M. Couillard doit expliquer pourquoi il ne démontre pas plus d'empressement à déposer un projet de loi sur les accommodements raisonnables et la place des symboles religieux dans les institutions publiques.

«Il a eu plusieurs occasions, que ce soit comme chef de l'opposition, député et maintenant premier ministre, mais il a refusé d'agir, a-t-il dit. Le lien, tout le monde le fait, ne pas le dire ce serait manquer à nos obligations. Il y a personne qui lui reproche ce qu'il a fait dans le passé. Que ç'a ait eu un impact, je pense que ça peut expliquer, s'il y a autre chose il n'a qu'à répondre aux questions.»

Le chef péquiste estime que le «fardeau de la preuve» est sur les épaules de M. Couillard, qui a habité en Arabie saoudite il y a près de 20 ans.

«Il a été sensibilisé à ces valeurs au moment où il travaillait, il a très bien expliqué ses liens qui existaient avec les familles dirigeantes, et voilà, tout simplement», a-t-il dit.

En déplacement en Suisse, M. Couillard a jugé les propos de M. Bédard excessifs mais il a rejeté l'option de le poursuivre.

«C'est des propos à la limite de la diffamation, a-t-il dit. Si j'étais susceptible, je pourrais le poursuivre pour avoir dit ça. (...) Je n'ai pas de temps à perdre avec un individu semblable.»

Plus tard en soirée, M. Bédard a voulu par communiqué «préciser le sens des propos qu'il a tenus». Il a dit avoir cherché surtout à comprendre l'inaction et le «malaise évident» du premier ministre lorsqu'il est question de laïcité et de lutte contre l'intégrisme.

«En aucun cas, le chef de l'opposition officielle n'a souhaité laisser entendre que le premier ministre désire implanter au Québec différentes pratiques qui bafouent les droits humains et qui ont cours, en ce moment, en Arabie saoudite», a indiqué le bureau de M. Bédard.

Candidat à la direction du PQ, le député Alexandre Cloutier avait évoqué la possibilité que le premier ministre se soit «endormi» parce qu'il a vécu dans un pays où les droits de la personne sont bafoués.

M. Cloutier a affirmé que l'Arabie saoudite est l'un des pires endroits pour l'égalité entre hommes et femmes, en raison notamment de l'application de la charia, la loi islamique.

«On essaie de comprendre, lui qui a habité là-bas en Arabie saoudite, est-ce que c'est parce qu'il est endormi, lui étant habitué à voir des situations qui sont tout à fait déplorables, dans une perspective nord-américaine, mais surtout dans une perspective des droits de la personne, est-ce qu'il s'est endormi? En tout cas on peut poser la question parce que de toute évidence il y a quelqu'un qui ne répond pas à l'appel», a-t-il dit.

Au cours des derniers jours, M. Couillard a envoyé des messages contradictoires sur l'échéancier qu'il envisage pour le dépôt d'un projet de loi sur la laïcité.

Lors d'un point de presse avant de se rendre au caucus des députés péquistes, M. Cloutier a rappelé que M. Couillard a travaillé comme médecin en Arabie saoudite de 1992 à 1996, où il a cofondé le Service de neurochirurgie de Dhahran.

À partir de 2009, M. Couillard a également été membre du conseil consultatif international mis sur pied par le ministre de la Santé d'Arabie saoudite.

«Effectivement, l'Arabie saoudite est loin d'être un exemple dans le monde, et malheureusement un des pires endroits pour l'égalité entre les hommes et les femmes, on sait que c'est l'application de la charia, a dit M. Cloutier. De toute évidence il y a peut-être trop de tolérance de la part du premier ministre en ce qui a trait à la violation qui est faite des droits de la personne, du moins son expérience personnelle, à avoir une compréhension qui n'est pas juste de la situation.»

Le député Bernard Drainville a de son côté estimé que le séjour de M. Couillard en Arabie saoudite, où le gouvernement applique une «conception de l'islam très radicale», aurait normalement dû l'aider à saisir l'importance du débat québécois sur la place à accorder à la religion.

«À cause de son passé en Arabie saoudite, il devrait très bien comprendre pourquoi ça prend une société où les femmes sont l'égal des hommes, a-t-il dit. Je pense qu'il devrait très, très bien comprendre jusqu'où on peut mener l'intégrisme, l'extrémisme religieux; il a pu l'observer.»

M. Drainville a invité M. Couillard a profiter de ses liens avec l'Arabie saoudite pour soulever la question des droits de l'homme dans ce pays.

«Pourquoi M. Couillard n'est pas le premier chef d'État d'une démocratie occidentale à dire: l'Arabie saoudite, il faudrait les sanctionner pour leur non-respect des droits de la personne, des femmes, des homosexuels, pour le fait qu'ils exportent leur intégrisme radical partout dans le monde, a-t-il dit. (...) Pourquoi ne pas prendre le leadership et il est sacrément bien placé pour le prendre, parce qu'il connaît la réalité de l'Arabie saoudite.»

M. Cloutier a estimé que le premier ministre devrait profiter de son séjour à Davos, à l'occasion du Forum économique mondial, pour protester vendredi auprès du prince saoudien Turqi al Faisal al Saud, ancien ambassadeur invité à l'événement, concernant le traitement réservé au blogueur Raïf Badawi.

M. Badawi, dont la femme et les enfants vivent à Sherbrooke, a été condamné par les autorités saoudiennes à 10 ans de prison et à recevoir 1000 coups de fouet parce qu'il a défendu les valeurs libérales et fait la promotion de la liberté de religion.

«Chaque occasion est bonne pour parler des droits de la personne, a dit M. Cloutier. Et ça m'apparaît aller de soi quand on parle de développement durable et de développement économique.»

Le député Pierre Karl Péladeau, lui aussi dans la course à la direction du PQ, a jugé qu'une intervention de M. Couillard n'aurait pas d'impact significatif puisque «les relations internationales appartiennent au Canada et à cet égard-là, que ce soit l'Arabie saoudite ou tout autre pays, c'est de compétence fédérale».

«J'ai bien peur que ses gestes soient inoffensifs», a-t-il dit, en rappelant que ce ne serait pas le cas si le Québec était souverain.

Après avoir affirmé la semaine dernière qu'il serait peu probable que son gouvernement dépose un projet de loi sur la laïcité d'ici juin, M. Couillard a affirmé mercredi qu'il n'était «pas exclu» qu'un projet de loi soit déposé d'ici l'ajournement estival.

M. Drainville a invité M. Couillard à cesser ses tergiversations et à agir promptement pour affirmer clairement la laïcité de l'État québécois.

«Est-ce qu'il va finir par se brancher notre premier ministre», a-t-il dit.