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«Un Roman sans aventure» d'Isabelle Daunais - Les romans québécois intéressent-ils le reste du monde? (ENTREVUE)

13/01/2015 09:27 EST | Actualisé 14/01/2015 12:05 EST
Nicholas Rigg via Getty Images

Comment expliquer la faible présence des romans québécois dans le grand contexte de l’art romanesque mondial? Certains prétendent que la littérature québécoise est encore trop jeune. D’autres évoquent les conséquences d’une époque marquée par la censure du clergé, un lectorat limité et un bassin restreint d’écrivains. Isabelle Daunais, professeure en lettres françaises à l’Université McGill, croit pour sa part que les œuvres québécoises pâtissent de manque cruel « d’aventure ».

isabelle daunais

Dans l’essai Le Roman sans aventure, la professeure ne prétend pas que les romans québécois sont dénués de qualités formelles et structurelles, mais elle s’interroge sur ce qu’ils racontent du monde qui puisse être éloquent pour les non-Québécois.

« Quand les œuvres de Kafka, Proust ou Dostoïevski sont posées dans le grand contexte, elles frappent et éclairent quelque chose d’inédit, souligne-t-elle. Ces romans éclairent un pan de l’aventure humaine, au-delà de leur lieu de publication. À l’inverse, la littérature québécoise exige de comprendre son contexte. »

Selon elle, le roman québécois a de la difficulté à témoigner du monde et de la « grande comédie humaine », puisque ses romanciers vivent dans un territoire de l’idylle. Un monde pacifié qui se refuse à l’adversité.

Extrait : « Alors que partout ailleurs la grande aventure humaine consiste à vivre dans un monde conflictuel, ironique ou paradoxal et à rêver, sous la forme d’une quête ou d’un idéal, l’ordre et l’apaisement, les personnages du roman québécois vivent dans un monde apaisé et rêvent, en les imaginant, en les imitant, en les appelant, le conflit et le combat. »

Débutant son analyse avec les œuvres de Philippe Aubert de Gaspé, Antoine Gérin-Lajoie et Louis Hémon, Isabelle Daunais illustre une société peu diversifiée et peu divisée socialement, retirée dans ses campagnes, loin des grands centres de pouvoir et survivant à l’abri des conflits et soubresauts de l’Histoire.

Elle démontre que ces auteurs créaient des personnages affrontant des péripéties aux conséquences annulées ou peu contraignantes, des aventuriers placés au second plan (exemple : François Paradis dans Maria Chapdelaine) ou des aventures appartenant à un passé lointain presque mystique, comme les exploits du Survenant.

La professeure explique ensuite pourquoi l’aventure n’a pas fait son entrée dans le roman québécois avec l’industrialisation et l'urbanisation. « On aurait pu croire que la modernisation aurait changé les choses, en poussant les gens à explorer un monde en mutation, mais non. Le Québec a continué à vivre dans un environnement social, politique et existentiel peu conflictuel. »

La Révolution tranquille n’a pas non plus changé la place de la littérature québécoise sur l’échiquier mondial. Soit parce que les écrivains de l’époque luttaient contre les attentes face à leurs créations et contestaient les hiérarchies, soit parce que l’époque n’était pas si chaotique.

« Dans un moment où le Québec est en pleins bouleversements, on observe des personnages qui, au lieu de se lancer dans le monde, se retranchent dans la forêt, à la maison ou sur une île. La Révolution tranquille était une ouverture sur le monde, mais pas une si grande aventure que cela, selon la définition d’aventure imprévue. On a assisté à une rénovation de l’État, du politique, de l’éducation et des programmes sociaux, mais la plupart de ces modèles existaient ailleurs. Il s’agissait donc de les faire advenir ici. »

Extrait : « Tant que l’aventure reste purement théorique, elle peut être désirable. Mais lorsqu’elle est réelle et concrète, lorsqu’elle est risquée, lorsqu’elle nécessite des compromis et vous mène là où tout peut arriver, il est beaucoup plus difficile de s’y engager. »

Bien qu’Isabelle Daunais ait décidé de ne pas étudier le roman québécois au-delà des années 80, puisqu’elle ne considérait pas avoir le recul pour l’aborder globalement, elle a l’impression que la littérature québécoise contemporaine ne s’inscrit pas davantage dans le grand contexte.

« Je suis obligé de dire que je ne vois pas de tels romans. Mais ce n’est pas une situation propre au Québec. Je crois que c’est plus complexe aujourd’hui pour un roman de devenir une œuvre phare, car chaque titre est un peu noyé dans un ensemble toujours plus grand.»

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