DIVERTISSEMENT

«Dans les coulisses d'Enquête» : corruption, collusion et autres scandales

22/11/2014 04:05 EST | Actualisé 22/11/2014 04:08 EST
Courtoisie

L’équipe d’Enquête a fait trembler l’industrie de la construction et la classe politique avec sa série d’une trentaine de reportages traitant de la corruption et de la collusion.

Sous la plume de l’auteur Pierre Cayouette et du journaliste Marc-André Sabourin, le livre Dans les coulisses d’Enquête – Les reportages qui ont mené à la commission Charbonneau, relate toutes les étapes et les multiples tergiversations et rebondissements, s’étant étalés sur plus de cinq ans – et n’étant pas encore terminés, aux dires de l’équipe d’Enquête – qui ont finalement conduit à l’éclatement de scandales et de secrets jusque-là bien gardés, dans un monde souvent difficile d’accès pour la majorité de la population.

Voici l’aperçu d’un entretien du Huffington Post Québec avec Alain Gravel, journaliste et animateur de l’émission, Marie-Maude Denis, journaliste, Jean Pelletier, rédacteur en chef, Pierre Cayouette et Marc-André Sabourin, dans la foulée de la sortie du bouquin.

Quelles ont été les premières étapes qui ont mené à la série de reportages?

Marie-Maude Denis : «Moi, je me suis jointe à l’équipe d’Enquête à l’automne 2008 (NDLR : l’émission a commencé en 2007). J’étais d’abord journaliste à la salle des nouvelles de Radio-Canada. J’avais recueilli des informations, et j’ai été voir l’équipe d’Enquête pour leur rapporter ce que j’avais. Eux avaient déjà commencé à travailler sur le même sujet. Alors, on a uni nos forces, et on a commencé à faire des reportages sur la corruption dans le milieu syndical, sur ce qui se passait à la FTQ Construction. C’a débuté avec une histoire en apparence assez banale, celle des comptes de dépenses frauduleux de Jocelyn Dupuis, ex directeur général de la FTQ Construction. Alain a réussi à démontrer qu’il avait des liens avec le crime organisé. On a ensuite réalisé des reportages sur l’infiltration du crime organisé dans le milieu de la construction, la collusion, la corruption dans l’octroi de contrats publics. L’équipe d’Enquête a bouclé presque 35 reportages, en plus de tout ce qui a été fait dans la salle des nouvelles de Radio-Canada.»

Alain Gravel : «Quand Marie-Maude nous a montré son document, il y avait déjà une de nos recherchistes qui faisait une obsession sur Laval depuis des siècles, et elle essayait de nous intéresser. Nous, on n’accrochait pas tellement sur Laval… jusqu’à ce que Marie-Maude arrive. Moi, je voyais les informations et je trouvais qu’on était loin de la coupe aux lèvres. Il y avait beaucoup de trucs à valider, à confirmer. Quand on a commencé à rencontrer les premières personnes, on sentait qu’il y avait quelque chose. J’ai demandé à Jean Pelletier de nous laisser du temps pour rencontrer des gens sans caméra, sans micro. De fil en aiguille, on s’est mis à rencontrer des sources, puis d’autres sources, qui ont confirmé tout ce qu’on avait au départ.»

Marie-Maude Denis : «Nous, on voyait l’Everest! On voulait démontrer toute la collusion et la corruption dans les contrats publics. Pour nous, les comptes de dépenses de Jocelyn Dupuis, c’était seulement une anecdote. On n’était pas très enthousiastes de sortir ça, mais quand on a vu les réactions des gens, on a réalisé l’espèce d’omerta qu’il y avait au Québec, lié à toute cette corruption.»

Alain Gravel : «Le reportage a mis le feu aux poudres. Après, tout le monde est embarqué. Nous, La Presse… C’a fait boule de neige. La Presse a publié un papier trois jours après nous.»

Marie-Maude Denis : «Il s’est produit un phénomène inusité, qui n’arrive pas souvent. C’a créé une espèce de tempête, où plusieurs journalistes de différents médias se sont mis à travailler sur le même sujet. C’est ce qui fait que c’a collé dans l’esprit des gens. Une journée, on avait des reportages en apparence isolés et, une autre journée, c’a été désigné comme «le scandale de la construction». Chaque révélation qui s’ajoutait faisait grossir le dossier, et tout le monde avait soif d’en apprendre plus sur le sujet.»

Alain Gravel : «Quand on était seulement dans l’anecdote, ce n’était pas évident. Quand on a sorti l’histoire de Michel Arsenault sur le bateau de Tony Accurso, ça faisait deux ou trois mois qu’on travaillait là-dessus. À cette époque, personne ne savait qui était Accurso, mais moi, j’insistais et j’insistais pour qu’on en parle! (rires)»

Marie-Maude Denis : «Au début, on s’est fait un organigramme pour comprendre qui étaient tous ces gens, ce qu’ils faisaient, avec qui ils étaient en relation. Apprendre les rouages de l’industrie de la construction, c’est compliqué, quand on ne connaît pas ça : la structure syndicale, la réglementation, les organismes… Car on veut toujours avoir l’histoire au complet. Dans les grandes enquêtes journalistiques, on a rarement la totale dès le départ. Ça percole goutte par goutte. Nous, on avait parfois de la difficulté à convaincre nos collègues que ce qu’on avait était bon. Pour bien des gens, ça signifiait seulement qu’un nobody allait sur le bateau d’un autre nobody. Alors, ils se demandaient pourquoi on devrait tuer la une avec ça.»

Alain Gravel : «Quand on a parlé du bateau, c’a fait boum. Le Watergate ne s’est pas fait en une journée. Ça s’est fait à travers toutes sortes d’histoires plates, difficiles à comprendre, pas évidentes. Mais, quand tu en publies une, le lendemain, dix portes s’ouvrent. Les gens du milieu, qui savent ce qui se passe, te téléphonent et t’en disent plus.»

Avez-vous senti à un certain moment que l’enquête allait trop loin, qu’il aurait mieux valu arrêter avant, que le scandale pourrait éclabousser trop de gens ou devenir trop dangereux?

Marie-Maude Denis : «À un certain moment, on a eu peur de perdre le lead de notre histoire. Tout le monde s’intéressait aux mêmes choses et courait les mêmes lapins. Nous, on a de grandes qualités, mais la rapidité n’en est pas une. On devait prouver des faits importants, souvent litigieux, souvent à risques de poursuites. On savait qu’on avait de grandes responsabilités et qu’on pouvait nuire à la réputation des gens. Il fallait donc prendre le temps de tout valider. Et, souvent, c’était difficile de convaincre les gens de se confier à la télévision. À l’écrit, c’est souvent plus facile. À la télévision, il faut assumer qu’on verra notre visage et que tout le monde nous en parlera le lendemain à l’épicerie. Mais, même si on avait peur, je crois que c’est ce qui a donné une grande crédibilité à l’émission. Maintenant, les gens viennent voir Enquête spécifiquement, lorsqu’ils savent qu’une histoire demande beaucoup de creusage, et que d’autres médias ne pourront consacrer le temps et les ressources pour s’y attaquer.»

Alain Gravel : «Je ne pense pas qu’on n’ait jamais voulu arrêter parce que c’était trop gros. Il y a encore des affaires importantes à sortir. Je ne sais pas si on va réussir à aller jusqu’au bout…»

Marie-Maude Denis : «Nous, notre rôle, c’est d’être là avant, pendant, et après la commission Charbonneau. Quand on a connaissance d’une histoire importante d’intérêt public, on s’y donne corps et âme. Ce n’est pas pour une durée limitée, et ça sera ainsi tant qu’Enquête sera là.»

Avez-vous rencontré des problèmes en ce qui a trait à la protection de vos sources? Ce débat a refait surface dans l’actualité récemment…

Marie-Maude Denis : «C’est un grand défi. Les politiciens sont tous pour la protection des sources, jusqu’à ce qu’ils prennent le pouvoir. Quand ils prennent le pouvoir, on n’en entend plus parler! C’est scandaleux. C’aurait été tellement plus vite, on aurait pu en faire tellement plus, s’il y avait une protection adéquate pour les sources! On a été limités dans nos enquêtes, parce que nos sources craignaient des représailles dans leur emploi.»

Quel genre d’autres obstacles avez-vous rencontrés dans la foulée de toute cette affaire?

Alain Gravel : «Des poursuites qui, inévitablement, nous ont ralenti, dans la mesure où il fallait les traiter. Ça fait partie de la game. Mais on était solides sur ce qu’on faisait, on était bien conseillés par les contentieux en cours de route.»

Marie-Maude Denis : «Il fallait souvent trouver des aiguilles dans une botte de foin. Contacter seulement une personne, ça pouvait parfois être compliqué. Maintenant, les gens ont des cellulaires et n’ont plus de ligne de téléphone fixe. Spontanément, on ne pense pas à cette difficulté, mais elle est là.»

De mémoire, est-ce que vous savez si d’autres enquêtes d’une telle ampleur ont secoué l’histoire du Québec?

Jean Pelletier : «Oui. L’histoire du Québec est longue. Il y a eu de grandes enquêtes, dans le passé aussi. Le scandale du gaz naturel, l’affaire Pierre Laporte, le scandale de la construction, les Jeux olympiques… Dans le cas de la commission Charbonneau, ce qu’il y a de particulier, c’est que personne ne la voyait venir. On ne pensait jamais que le maire de Laval pourrait être dégommé, qu’une commission d’enquête révélerait autant la collusion entre les partis politiques et les firmes d’ingénierie. C’est pourquoi je suis très fier de l’émission et du livre. Enquête est encore en ondes, et ce n’est pas un livre de retraités, c’est un livre de journalistes en action. Quand on racontera l’histoire, dans quelques années, on se souviendra qu’il y a eu un jalon nommé Enquête. Le journalisme demeurera toujours fragile, les entreprises de presse le seront toujours, et surtout celles qui font de l’enquête, parce que c’est lourd à porter, c’est difficile à mener, ça coûte cher et ça ne rapporte pas tout le temps. Mais ça démontre qu’une presse libre existe, dans une société démocratique.»

Croyez-vous qu’un ouvrage comme le vôtre peut aider à sensibiliser la population au sort de Radio-Canada et de ses employés?

Jean Pelletier : «C’est sûr! Écrire un livre, c’est toujours un pari. Je pense que les gens vont l’apprécier, d’abord, parce que c’est une histoire captivante, qui montre à quoi on peut aboutir, comment le hasard crée parfois des choses, comment on peut forcer le hasard, et convaincre des gens de nous parler, en évitant les obstacles juridiques. C’est une épopée, parce que la commission Charbonneau va passer à l’histoire. Les gens vont s’en souvenir, parce que les lois ne ne seront plus jamais les mêmes, le financement des partis politiques non plus, l’octroi des contrats publics. Pour les gens qui s’intéressent au journalisme, ça démontre qu’on peut encore pratiquer ce métier, au Québec.»

Marie-Maude Denis : «Je pense qu’on va trouver dans ce livre beaucoup de raisons de croire à l’importance d’un diffuseur public fort.»

Le livre Dans les coulisses d’Enquête est présentement en vente partout. Au Salon du livre de Montréal, qui se tient à la Place Bonaventure jusqu’au lundi 24 novembre, pour pourrez le trouver au stand 126, Éditions Québec Amérique.

La commission Charbonneau en bref