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L'industrie forestière repart dans la tension

05/10/2014 10:14 EDT | Actualisé 07/10/2014 09:09 EDT
Produits forestiers Résolu

Après une descente aux enfers lors de la dernière crise financière, l’industrie forestière québécoise reprend peu à peu des couleurs. Mais entre nécessité de développer de nouveaux marchés innovants et tensions avec les groupes écologistes, la sérénité est loin de régner dans ce secteur qui fait vivre des dizaines de municipalités en région.

De l’avis d’experts, les relations n’ont jamais été aussi tendues entre le lobby forestier et les groupes environnementalistes. D’un côté, les uns mettent en avant les 60 000 emplois engendrés dans la province par la sylviculture, où elle pèse pour 2,8% du PIB et 11% des exportations. De l’autre, les détracteurs dénoncent la disparition de la forêt boréale et le déclin de sa faune, à commencer par le caribou forestier. Dans cette bataille de faits et d’images, Produits Forestiers Résolu (PFR) et Greenpeace sont en première ligne. Et prêts à tout, ou presque.

«On n’a pas le choix de se défendre!» Voix posée, mais déterminée, Karl Blackburn démonte une à une les critiques adressées à Résolu, la première compagnie forestière canadienne dont il est le porte-parole depuis un an, après son départ du Parti libéral du Québec où il était directeur général.

Ces derniers mois, son groupe a multiplié les lourdes poursuites judiciaires, aussi bien contre un organisme surveillant le respect des normes de développement durable que contre Greenpeace, à qui 7 millions $ sont réclamés. «On défend notre intégrité, notre entreprise, contre des groupes écologistes qui nous attaquent», plaide M. Blackburn.

Au coeur des relations acrimonieuses entre la multinationale et le groupe écologiste, le rapport intitulé «Des promesses à la réalité: le développement (non) durable de Résolu» que Greenpeace a distribué aux actionnaires de PFR lors de son assemblée générale de mai 2013 tenue à Thunder Bay.

Dans ce document, l’ONG accusait, entre autres, PFR de mener des pratiques forestières non durables et dénonçait les coupes forestières qui arrivaient au seuil de la forêt de la Vallée de la Broadback au Québec, l’un des derniers massifs forestiers intacts du Canada.

PFR, héritière du géant AbitibiBowater qui a fait faillite en 2009, a vu rouge.

Estimant que ce document avait propagé des «allégations de faits et des images qui étaient fausses et trompeuses [et qu’il] a nui et causé un dommage aux affaires de Résolu et à sa réputation», la société conseillée par M. Blackburn réclame 5 millions $ pour diffamation et 2 millions $ en dommages punitifs et exemplaires.

Cette poursuite a marqué une crispation inédite des tensions entre écolos et bûcherons, alors que quelques années plus tôt tous avaient décidé de réfléchir ensemble à la manière d’exploiter les forêts. Pour Greenpeace et son directeur au Québec Nicolas Mainville, il s’agit tout simplement d’une «poursuite-bâillon» qui vise à museler l’ONG, d’autant que la loi québécoise, note-t-il, empêche ce genre de pratiques juridiques surnommées SLAPP.

Dans un long argumentaire déposé le 20 août dernier devant la justice ontarienne, Greenpeace maintient pourtant tous les points reprochés par la multinationale, expliquant ne pas avoir voulu lui «causer de tort», mais plutôt chercher à «promouvoir une vision d’avenir de la forêt boréale» dans laquelle l’industrie sylvicole «joue un rôle important en tant que partie prenante d’une économie forestière diversifiée».

Tout en refusant de prendre position dans cette «prise de bec» entre le leader canadien de la sylviculture et le groupe écologiste, le ministre des Forêts, de la Faune et des Parcs Laurent Lessard observe que «quand tu es attaqué de plein fouet, tu réagis ». Cela dit, souligne-t-il, «je n’ai jamais vu de poursuites aider les ventes».

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Caribous vs jobs

Une décennie après la signature des accords de Kyoto, dont les cibles de réduction de gaz à effet de serre sont aujourd’hui tombées aux oubliettes, et alors que l’Amazonie recule inexorablement sous le coup de l’agriculture intensive, le sort de la forêt boréale est devenu une priorité pour nombre de groupes environnementalistes, à commencer par Greenpeace.

Les forêts de Scandinavie, de Sibérie, du Québec et du Canada constituent «la plus grosse réserve de carbone de la planète» car le carbone y est stocké au sol pendant l’hiver, au moins pendant six mois, et la «matière organique s’accumule dans le sous-sol» et n’est donc pas relâchée dans l’atmosphère, observe Nicolas Mainville, directeur de Greenpeace Québec et biologiste de formation.

Que ce soit en transformant la croix du mont Royal en balance de justice pour «dénoncer le déséquilibre des forces en forêt publique» ou en effectuant du lobbying auprès des clients du groupe forestier pour les alerter du recul du caribou forestier, l’organisation mène depuis plusieurs mois une campagne médiatique offensive qui a d’ailleurs eu un écho lors de la récente campagne électorale provinciale.

PFR venait de perdre trois certificats attestant que le bois coupé au nord du Lac Saint-Jean répondait aux exigences de développement durable — en particulier en raison de différends avec les Cris et du déclin des troupeaux de caribous forestiers.

Philippe Couillard, candidat dans cette région fortement dépendante à cette économie, avait alors sauté dans l’arène avec force. «Il y a 10 000 caribous forestiers, ce n'est pas vrai que les emplois vont en souffrir. Je ne sacrifierai pas une seule job dans la forêt pour les caribous», avait déclaré le chef libéral au journal Le Quotidien.

Pour le porte-parole de Résolu Karl Blackburn, qui a dirigé les campagnes du PLQ en 2007, 2008 et2012, M. Couillard «a écouté la voix des maires des régions, la voix des représentants syndicaux, la voix des habitants. Il a pris la défense de l’industrie et des gens pour qui c’est le gagne-pain». Par ailleurs, M. Blackburn se demande si le réchauffement climatique ou la remontée des cerfs plus au nord ne joueraient pas un rôle significatif dans le recul de ce type de caribou appelé renne en Europe et qui figure depuis 2002 sur la liste des espèces en péril du Canada.

Spécialiste de l’industrie forestière à l’Université Laval, Luc Bouthillier voit surtout dans ces propos tenus en mars «une déclaration électorale» car, pense-t-il, «dans la vie, M. Couillard est sans doute plus nuancé que ça».

«Je comprends le cri du coeur du premier ministre, dit le ministre Lessard, les travailleurs de la forêt, les communautés entières, ont souffert [de la crise immobilière américaine]». Toutefois, «on n’a pas le choix de travailler au maintien de l’équilibre» entre enjeux économiques et défis environnementaux. «On doit s’améliorer», ajoute-t-il, annonçant le dépôt à l’automne d’une stratégie devant permettre un développement forestier harmonieux permettant de conjuguer «de meilleurs rendements» avec une «protection environnementale et une acceptabilité sociale».

Diversification et marchés de niche

S’il y a bien un point sur lequel écologistes et forestiers s’entendent, c’est sur la nécessité de se diversifier. «Le marché du papier journal ne reprendra pas, assène Luc Bouthillier, de l’Université Laval. On a été béni des Dieux que le produit soit si demandé pendant un siècle, mais là, c’est fini.»

Et même si cette année les mises en chantier aux États-Unis ont retrouvé un niveau encourageant, la folie immobilière des années ayant précédé la crise des subprimes est loin. En 2005, il y avait eu 2,3 millions de nouveaux chantiers, contre 500 000 en 2009 et un million cette année. Autant dire que la demande pour du bois d’oeuvre, bien qu’elle reprenne, ne compensera jamais la chute de la demande pour la pâte à papier.

«La logique économique nous amène vers la diversification, il faut sortir du secteur traditionnel du papier», souligne le ministre Lessard.

Plusieurs produits innovants sont déjà testés au Québec, à commencer par les filaments de cellulose, un biomatériau obtenu à partir de la fibre de bois qui peut notamment rendre une feuille d’aluminium aussi solide que de l’acier. Kruger a ainsi inauguré en juin dernier une usine pilote à Trois-Rivières qui pourrait à terme entraîner la création d’une centaine d’emplois. PFR a d’ailleurs lancé en juin une coentreprise de recherche-développement spécialisée dans ce biomatériau.

Beaucoup d’espoirs résident également dans la rayonne, une fibre tirée de ces filaments de cellulose que l’on présente comme une alternative à la fibre de coton.

Au Lac Saint-Jean, la coopérative de Girardville a pour sa part développé une filière spécialisée dans les granules de bois (un mode d’énergie peu coûteux et de plus en plus populaire) ou même une autre spécialisée dans la naturopathie.

Cette diversification, bien que nécessaire, prendra beaucoup de temps, observe M. Lessard: «On a une industrie traditionnelle, on récolte et on scie le maximum, et on est tributaire de l’économie américaine: c’est dur de faire un changement significatif… ».

Bien que ces marchés de niche soient «100 fois, 1000 fois plus petits» que la pâte à papier ou le bois d’oeuvre «le Canada possède déjà le leadership, souligne Luc Bouthillier. Ce serait une belle avenue pour redéployer l’industrie forestière.»

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