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Un soldat blessé au combat sur six est laissé sans pension par l'armée canadienne

17/09/2014 12:39 EDT | Actualisé 17/09/2014 12:39 EDT
ASSOCIATED PRESS
Cpl. Frederic Bouchard, 24, of Quebec, Canada, boards a helicopter at Forward Operating Base Sperwan Ghar with fellow soldiers of the Canadian Army's 1st Battalion Royal 22nd Regiment to begin their journey home Thursday, June 30, 2011 in the Panjwaii district of Kandahar province, Afghanistan. Canadian combat operations will end in July as troops withdraw from the southern region and hand control over to the Americans. Canada will transition to a non-combat training role with up to 950 soldiers and support staff to train Afghan soldiers and cops in areas of the north, west and Kabul. (AP Photo/David Goldman)

Ayant l'impression de se « faire voler » leur pension pour des raisons bureaucratiques, des groupes d'anciens combattants blessés au combat se disent victimes de mauvais traitement de la part du gouvernement canadien.

Un dossier de Christian Noël

Des chiffres obtenus par Radio-Canada révèlent que, depuis 2009, 1119 soldats ont été libérés pour des raisons médicales et forcés de quitter l'armée avant d'avoir droit à leur pleine pension.

« La peur de perdre sa carrière et d'être pointés du doigt, ce sont des barrières importantes qu'un soldat doit franchir. Certains hésitent trop longtemps avant d'aller chercher de l'aide en santé mentale. » — Stéphane Grenier, lieutenant-colonel à la retraite

« Le problème est réel », ajoute le major Marc Dauphin, ancien médecin-chef pour le secteur du Québec, pour les bases de Bagotville, Val-Cartier et Saint-Jean. « Nos militaires qui sont allés en zones à risque ont vécu des expériences marquantes. Ils ont vu des choses horribles, même après cinq ou six ans de service. Il ne faut pas les laisser quitter les Forces sans le soutien nécessaire. »

Impact financier et humain

Pour un caporal qui prend sa retraite après 10 ans de service, la somme peut atteindre entre 500 $ et 800 $ par mois. Si le même caporal est renvoyé pour des raisons médicales après 9 ans et 11 mois, il ne reçoit aucune pension, seulement un retour de ses contributions et possiblement une prime d'invalidité, qui prend fin après 24 mois.

« Le militaire se dit : "j'ai deux enfants, une hypothèque, une auto à payer, mon épouse ne travaille pas parce qu'on déménage tous les trois ans. Si je n'ai plus de salaire, sans pension, la famille va commencer à souffrir". » — Stéphane Grenier, qui a été conseiller spécial en santé mentale au sein de l'armée de 2007 à 2009

L'ombudsman des anciens combattants a tiré la sonnette d'alarme sur le problème l'an dernier. Selon Guy Parent, jusqu'à 400 jeunes militaires gravement handicapés, qui ont été libérés prématurément et sans pension, sont à risque d'être complètement plongés dans la pauvreté.

« Conclusion, je vais continuer à vivre comme ça pendant une couple de semaines pis on va voir si ça s'améliore », ajoute Stéphane Grenier. Les semaines deviennent des mois, puis des années, et les symptômes s'aggravent. « Quand le militaire va finalement chercher de l'aide, c'est beaucoup plus difficile de traiter la condition. »

Quand il n'est pas déjà trop tard, ajoute Walter Callaghan. L'ex-militaire a été renvoyé des forces en 2010, alors qu'il était à six mois d'atteindre 10 ans de service.

« Si vous gardez tout ça en dedans, vous signez votre arrêt de mort. Beaucoup de nos collègues soldats ont choisi cette route et se sont enlevé la vie. » — Walter Callaghan, ex-militaire

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Un tsunami à retardement

« Les gens disent : la mission de combat est terminée depuis 2011, mais au point de vue des services de santé, les Forces commencent leur guerre », selon l'ancien médecin militaire Marc Dauphin, auteur du livre Médecin de guerre.

Même l'armée reconnaît que l'impact du syndrome post-traumatique chez les anciens combattants est sur le point de s'envenimer. Environ 15 % des soldats vont développer un stress post-traumatique sévère au cours de leur vie, selon la Défense nationale. C'est un minimum. Ça pourrait même être le double, selon l'ombudsman des anciens combattants.

« Il y a des pics de déclaration de la maladie, explique la major Dauphin. Quand le gars va au repos en arrière de la ligne de front, c'est le premier pic. Quand il rentre à la maison, quand il prend sa retraite et quand les gars commencement à faire de l'alzheimer. Donc la déclaration du stress post-traumatique peut survenir jusqu'à 50 ans plus tard. »

Une règle désuète

La règle des 10 ans est « arbitraire », un « anachronisme bureaucratique », selon le professeur d'histoire à l'Université Queen's de Kingston, Allan English.

« C'est une mesure administrative pour dissuader les libérations hâtives. Pour ne pas que les gens s'enrôlent, obtiennent une formation gratuite aux frais du gouvernement et retournent au civil quelques années plus tard sans voir de combats. » — Allan English, professeur d'histoire à l'Université Queen's

Cette règle, conçue dans la foulée de la Deuxième Guerre mondiale, est difficilement applicable en période de conflit, alors que les militaires canadiens viennent de terminer une mission de 12 ans en Afghanistan, leur plus longue opération depuis la guerre de Corée.

« Un soldat avec huit ans de service peut avoir déjà fait deux ou trois tours en zone de combat. Avec la guerre en Afghanistan, cette clause-là n'est pas adaptée présentement », selon l'ex-médecin militaire Marc Dauphin.

Nouvelle réalité

La règle des 10 ans de service « ne reconnaît pas qu'il y a des personnes avec des blessures physiques ou psychologiques, qui ont besoin d'une pension même s'ils ont neuf ans de service », dit le professeur English.

Cette règle « date de la guerre froide », ajoute le lieutenant-colonel à la retraite Stéphane Grenier. « Aujourd'hui, la réalité des soldats n'est pas la même, et donc on doit rapidement changer ces politiques. »

« C'est absurde que des soldats blessés physiquement ou mentalement soient libérés des Forces quelques mois seulement avant d'obtenir leur pension », dit la députée du NPD Hélène Michaud. La base militaire de Valcartier se trouve dans sa circonscription de Portneuf-Cartierville. « C'est une aberration qu'il faut corriger rapidement. Les soldats ont sacrifié énormément pour servir leur pays et on devrait leur assurer le minimum requis, c'est-à-dire leur pension au sein des Forces. »

Suicides

Depuis 2004, le suicide a causé plus de morts de soldats canadiens que les combats contre les talibans. Selon la Défense nationale, 178 soldats canadiens se sont suicidés depuis 10 ans. C'est 15 % de plus que les 158 militaires canadiens morts au combat en Afghanistan.

De plus, la vague de suicide de l'hiver dernier ne serait pas directement liée au syndrome de stress post-traumatique, selon une étude préliminaire de la Défense nationale obtenue par Radio-Canada.

Selon ce rapport, 10 militaires se sont suicidés, seulement cinq avaient servis en Afghanistan, et seulement trois étaient traités pour un syndrôme post-traumatique. Pour plusieurs ex-soldats, c'est la preuve que ceux qui ont besoin d'aide continuent de souffrir en secret.

Walter Callaghan fait également remarquer que la dépression, l'anxiété et les troubles affectifs et sociaux peuvent être des symptômes d'un syndrôme post-traumatique non diagnostiqué.

La balle dans le camp du gouvernement

À la suite de la vague du suicide de l'hiver dernier, le comité permanent sur la Défense Nationale à Ottawa a entendu des dizaines de témoins pour étudier la qualité des soins en santé mentale des Forces canadiennes.

Dans son rapport déposé en juin 2014, le comité fait 32 recommandations, notamment « que le gouvernement du Canada envisage d'examiner le principe de l'universalité du service ». Afin de permettre à certains militaires de rester dans l'armée plus longtemps, dans des tâches administratives ou de formation. Ou peut-être d'éliminer la règle des 10 ans de service qui donnent droit à une pleine pension.

Le ministère de la Défense doit présenter sa réponse aux recommandations d'ici le mois d'octobre.

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