«La ballade d'Ali Baba» : le road trip littéraire de Catherine Mavrikakis (ENTREVUE)

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CATHERINE MAVRIKAKIS
Toma Iczkovits
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De Key West à Montréal, en passant par Alger, New York, Las Vegas, Florence et Kalamazoo, l’écrivaine Catherine Mavrikakis plonge les lecteurs dans un road trip littéraire où son personnage revisite les lieux et les époques de sa vie pour mieux comprendre son déserteur de père et se réconcilier avec son passé.

Portée par un souffle poétique capable de nous téléporter dans tous les coins de la planète, tant son regard arrive à repérer les petits détails précieux du monde qui l’entoure, Mavrikakis ouvre son cinquième roman sur la mythique U.S. Route 1, le 31 décembre 1968, alors que Vassili, un Grec ayant grandi en Algérie, conduit ses trois filles vers Key West pour leur montrer la mer.

Un lieu mythique pour l’écrivaine. «Pour moi, c’est l’espace du rêve et de l’ailleurs, où tout est possible. C’est aussi un retour aux origines. Comme ma mère vient d’un village de Normandie en bord de mer et que mon père est né en Grèce, ils avaient tous les deux un grand imaginaire associé à la mer.»

Certains éléments subtils du roman laissent entrevoir une distance entre le personnage principal, Érina, qui a 9 ans au début du récit, et le reste de sa famille. «Érina se construit comme celle qui n’est pas tout à fait proche de sa mère et de ses sœurs jumelles, et elle rêve de ne pas être proche de son père, mais ce n’est pas le cas. Un soir de Noël, alors que son père revient très tard et qu’il prétexte avoir eu une panne sur la route, la mère sait bien que c’est faux, mais la petite le croit. Elle prend toujours son parti.»

Les mensonges du père

Les choses changeront peu à peu, lorsque père et fille se retrouveront dans un casino de Vegas, où les charmes moyen-orientaux se marient au confort nord-américain. La petite comprendra alors que son charmeur de père se sert d’elle pour gonfler son orgueil et attirer l’attention des femmes sur ses qualités de patriarche attentionné.

Une tendance pour la tromperie, les fabulations et l’errance qui le conduira à quitter femme et enfants, en s’aliénant son aînée pendant des décennies. « Malgré toutes absences et les histoires de son père, Érina était convaincue qu’il ne les abandonnerait jamais. Mais il l’a fait pour vrai. À partir du divorce, il y a une forme de coupure et de point de non-retour entre eux. »

Rencontre posthume

La suite du récit se disperse entre l’enfance de Vassili à Alger, un voyage familial marquant à Florence et un soir de tempête hivernale à Montréal, en 2013, lorsque le spectre du père vient à la rencontre de sa grande fille pour lui demander une faveur importante. Une rencontre post-mortem où il s’amuse à décrire sa vision de la mort.

«En Orient, on a gardé certaines habitudes des cultures anciennes où le rapport entre les morts et les vivants est continu. Pour eux, la mort n’est pas rationnelle. Moi-même, j’ai été élevée en la “présence” de ma grand-mère que je n’ai jamais vue, puisqu’elle est morte 12 ans avant ma naissance. Mon père m’en parlait sans cesse. Dans la vie, je me sens plus proche des Nord-Américains, mais dans l’écriture, ce rapport aux morts est très intéressant.»

Outre la demande bien spéciale qu’il fait à sa fille, Vassili revient sur terre en affirmant clairement son envie de lire et de devenir savant comme elle, tout en se permettant de lui faire comprendre certains éléments des grands classiques. Comme il le fait avec Hamlet, cette pièce de théâtre où un père revient hanter son fils, dans une histoire où le temps est sorti de ses gonds.

« Cette rencontre permet à Érina d’apprendre le véritable sens de la littérature, en réalisant que le rapport au monde n’est pas nécessairement rationnel. Je n’ai aucune prétention d’écrire comme Shakespeare, mais j’aimais l’idée de faire un lien entre ce père qui revient pour demande vengeance, à l’époque des rois, et Vassili, qui exige de sa fille quelque chose de très fort. »

Une quête bidirectionnelle où les époques et les lieux revisités font grandir les deux personnages. «Je ne voulais pas d’un road trip chronologique, mais plutôt de quelque chose qui ressemble à la vie, comme lorsqu’on voit un truc qui nous amène à repenser à un événement du passé. On ne suit pas un chemin en particulier, on dévie tout le temps. J’avais envie de montrer que la vie est un genre de détour sans fin.»

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