DIVERTISSEMENT

«Métier Critique» de Catherine Voyer-Léger : la critique culturelle est-elle en santé? (ENTREVUE)

20/08/2014 02:58 EDT | Actualisé 20/08/2014 03:02 EDT
Courtoisie

Allant bien au-delà des vieux clichés voulant que les critiques n’aiment absolument rien, Catherine Voyer-Léger s’interroge sur l’état de la critique culturelle au Québec : son espace de plus en plus restreint, l’expertise de ses pratiquants, leurs influences, la pression des patrons et du milieu artistique, le poids de leur parole et leur avenir, dans Métier Critique (Septentrion).

Gestionnaire du milieu culturel et passionnée de la critique depuis des lunes, l’auteure analyse avec un style simple et ultra documenté les diverses problématiques de la profession : l’intérêt démesuré pour les cotes d’appréciation étoilée, la mauvaise rémunération des pigistes, l’incompréhension entre les artistes et les critiques, ainsi que le choix limité des journalistes sur les sujets à couvrir.

Extrait de Métier Critique

« La nouvelle culturelle, c’est de plus en plus une plogue : une sortie, un vernissage, un lancement. Ou alors des chiffres : de vente, d’audience, d’audimètre. Ou alors une entrevue avec une bonne tranche de vécu. »

Elle aborde de front le malaise entourant la place de l’analyse dans la sphère publique. « Je crois que ça vient d’une peur du public qui voit la critique uniquement dans la pensée abstraite, comme c’est le cas dans un domaine comme la pédagogie, où les gens du Ministère sont accusés de ne rien connaître, car ils n’évoluent pas sur le terrain. On dirait alors que la seule opinion viable doit venir des gens de l’intérieur et que toute pensée extérieure est frauduleuse. Pourtant, je crois qu’on peut avoir une réflexion sur sa démarche artistique et que d’autres peuvent développer une réflexion différente, sans connaissance expérientielle. »

Où sont les spécialistes?

L’auteure s’interroge également sur la généralisation à outrance des journalistes, qui ne peuvent plus développer leur sens critique de façon optimale. « Certains journalistes ont un pedigree très varié qui leur permet de naviguer d’un art à l’autre, et certaines disciplines sont plus voisines les unes des autres, mais je déplore que la critique spécialisée n’existe presque plus dans les grands médias. Les journalistes ne peuvent pas tout couvrir. Certains voudraient eux-mêmes mettre des limites à leur pratique, mais ils n’ont pas toujours l’écoute de leurs patrons. »

« Évidemment, je vois mal une émission de radio matinale ou de retour à la maison accueillir six reporters pour couvrir la culture. C’est normal qu’une seule personne se charge de parler d’un peu de tout, dans ce cas. Mais en général, le contexte de travail oblige des critiques à travailler avec des lacunes importantes, ce qui donne souvent une couverture en superficialité. Le fait que les postes de journalistes permanents disparaissent de plus en plus amplifie le problème. Les pigistes ne sont pas rémunérés pour parfaire leur culture. »

L’impact de l’opinion

Autre problème, les critiques ont trop peu conscience de leur autorité symbolique. « Les journalistes en général, pas seulement les critiques, fonctionnent dans un rapport de déni face au poids de leur parole. Pourtant, le simple fait d’être embauché par un média pour s’exprimer, ça donne une certaine autorité. Je ne dis pas ça pour que les critiques fassent plus ou moins attention à leurs propos, mais pour qu’ils soient davantage conscients que leur parole est un privilège qui impose la rigueur. »

L’influence de la critique se confirme par les réactions parfois vives du public, lorsque ses goûts ne sont pas confirmés par l’institution critique. Et ce, même si les accusations de complaisance, de mauvaise foi et d’incompétence fusent régulièrement.

« Peut-on reconnaître que la critique doit être pratiquée par des gens spécialisés, qui n’ont pas les mêmes critères? Personne ne sursaute quand un critique gastronomique affirme que la nourriture du Toqué est meilleure qu’au McDo, même s’il y a bien plus de gens qui consomment du McDo. Ça ne devrait pas être différent en culture. »

« Malheureusement, quand ça concerne un goût individuel esthétique – contrairement à la nourriture qui implique aussi un rapport à la santé – le public ne veut pas admettre qu’il y ait quelque chose relevant d’une connaissance plus fine qui permet d’identifier les courants, l’innovation ou la virtuosité. Il faut accueillir l’idée que des gens connaissent des choses qu’on ignore, leur donner du crédit et en profiter pour apprendre. On ne peut pas réduire notre rapport à la culture à une logique de consommation. Si la critique disparaît des grands médias, à plus long terme, on va assister à une diminution de la culture générale. »

Quelques livres coups de coeur de la blogueuse Julie Niquette