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La formation des pilotes de ligne, un défi planétaire

08/08/2014 03:50 EDT | Actualisé 07/10/2014 05:12 EDT

Le gigantesque besoin en pilotes de ligne -- 533.000 dans les 20 prochaines années -- fait redouter aux professionnels du secteur une formation au rabais. Ce sont eux, pourtant, qui transporteront tous les ans quelques milliards de passagers à travers la planète.

"Le risque est que de plus en plus de pilotes soient +produits+ en de moins en moins de temps pour répondre à cette demande croissante", résume Philip von Schöppenthau, secrétaire général de l'association européenne ECA (European Cockpit Association).

Avec pour conséquence, une formation de moindre qualité, des pilotes moins bien entraînés et donc, susceptibles de prendre les mauvaises décisions en cas d'incidents, estime cette association, basée à Bruxelles.

Il faut aujourd'hui en moyenne deux ans pour former un copilote. Et des années d'expérience supplémentaire (huit à 12 ans chez Air France, 10 à 15 chez British Airways et au moins huit ans chez Singapore Airlines) pour devenir commandant de bord.

Pour autant, depuis quelques années, la licence, dite "multi-crew pilot licence" (MPL), permet, en théorie, de devenir pilote en 45 semaines.

"Un MPL mal interprété par une compagnie et des écoles de formation pourrait produire des pilotes qui n'auraient pas tous les bons requis pour devenir un bon pilote. Tout cela ne nous semble pas raisonnable car il faut un temps minimum de maturation", explique Marc Houalla, directeur de l'Ecole nationale de l'aviation civile (ENAC), basée à Toulouse (sud-ouest de la France) et mondialement reconnue.

L'ECA, qui représente plus de 38.000 pilotes européens sur les quelque 150.000 estimés dans le monde, s'inquiète depuis longtemps de l'évolution de leur formation.

Elle a déjà dénoncé les dangers d'utiliser toujours plus les simulateurs de vol au détriment des vols réels. Elle interpelle aussi régulièrement sur les dangers de l'automatisation élevée des avions, qui aboutit à sous-entraîner les pilotes au prétexte que les systèmes embarqués, extrêmement fiables, prémunissent de nombreux dysfonctionnements.

- Piloter sans décoller ou atterrir ? -

Plus récemment, elle s'est alarmée de l'émergence du concept de "Crew relief co-pilot", des pilotes d'un genre nouveau dont le rôle serait de relayer les pilotes en phase de croisière mais qui ne seraient pas formés au décollage et à l'atterrissage.

"Ce serait comme délivrer un permis de conduire à un chauffeur de voiture l'autorisant uniquement à conduire sur autoroute sans avoir appris à y entrer ou à en sortir", s'insurge M. von Schöppenthau, précisant que ce concept, poussé par un certain nombre de compagnies, est à l'étude au sein de l'Union européenne.

"Dans ces métiers, l'expérience a beaucoup d'importance, la mémoire des instructeurs est fondamentale", explique Marc Houalla, même s'il n'y a pas de corrélation directe entre formation au rabais et accidents d'avion. Le transport aérien, malgré les accidents récents en Ukraine et au Mali, reste le mode de déplacement le plus sûr au monde.

Avec 100.000 vols quotidiens attendus cette année et bien plus dans 20 ans --le trafic aérien augmentant de près de 5% par an--, la formation des pilotes "est effectivement un challenge", reconnaît le directeur de l'Agence européenne de sécurité aérienne Patrick Ky, qui souligne l'existence de "contrôles de plus en plus poussés sur les instituts européens de formation".

Chez Boeing -- auteur de cette prévision: 533.000 pilotes à recruter entre 2014 et 2033, dont 216.000 en Asie-Pacifique --, on préfère s'attacher aux solutions.

"C'est un problème mondial qui doit être pris à bras le corps par tous les acteurs impliqués: les compagnies, les constructeurs d'avions, les organismes de formation et les autorités de régulation du monde entier", souligne Sherry Carbary, vice-présidente de Boeing Flight Services. L'avionneur américain propose lui-même des formations via sa filiale Jeppesen.

L'un des moyens de répondre à cette forte demande passe par la mutualisation des moyens de formation, estime Eric Prévot, commandant de bord sur B777 et porte-parole d'Air France.

La compagnie française a déjà assuré la formation de jeunes pilotes de ligne de China Eastern, un de ses partenaires au sein de l'alliance commerciale SkyTeam. Elle forme aussi actuellement les instructeurs d'Airbus A380 d'Etihad pour qu'ils puissent former à leur tour de nouveaux pilotes.

L'enjeu est de "mettre en phase les contenus de formation avec les situations réellement rencontrées", souligne M. Prévot. "Il n'est d'aucune utilité de multiplier les heures de pilotage dans un avion servant à l'épandage, si on veut devenir pilote de ligne".

Dt/fga/alc/pt

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