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L'embargo russe sur l'agroalimentaire risque d'engorger le marché européen

07/08/2014 06:54 EDT | Actualisé 07/10/2014 05:12 EDT

La Russie va se priver de nombreux produits frais en suspendant ses importations agroalimentaires en provenance d'Europe et d'Amérique du nord, mais ces sanctions, imposées pour un an, risquent d'engorger l'espace communautaire qui perd un débouché important.

Avec l'Ukraine (avant la crise) et le Brésil, l'Allemagne et les Pays-Bas figuraient en 2013 parmi les principaux fournisseurs de la Russie, qui importe 35% de sa consommation alimentaire.

Ce pays absorbe ainsi 10% des exportations agricoles et agroalimentaires de l'UE, pour un montant de 12 milliards d'euros par an, selon Eurostat.

Face à l'inquiétude manifestée par les producteurs dans les Etats membres, une réunion européenne se tiendra "dès la semaine prochaine" à Bruxelles suivie, "si nécessaire d'un conseil des ministres informel" a annoncé jeudi soir le ministre français Stéphane Le Foll, après s'être entretenu ave le commissaire européen à l'agriculture Dacian Ciolos.

"On va d'abord évaluer les choses, on va se concerter et on prendra des décisions dès qu'on aura bien évalué les conséquences de ces annonces par la Russie" a-t-il ajouté.

Par ailleurs, l'Union européenne envisage de saisir l'Organisation mondiale du commerce (OMC), a indiqué à l'AFP l'ambassadeur de l'UE à Moscou, Vygauda Usackas.

La Russie, exportatrice de céréales, reste fortement importatrice de légumes et fruits et de produits transformés tels la viande et les produits laitiers.

Fruits frais, fromages, porc... représentent un volume d'affaires d'un milliard d'euros environ pour chaque catégorie. Ce sont avec les légumes (770 millions) les marchandises qui manquent le plus aux tables russes et constituent les principales importations alimentaires en provenance d'Europe avec les vins et spiritueux (1,5 milliard euros). Mais les alcools ne sont pas concernés par l'embargo.

Les pommes, les tomates et les pêches en particulier sont achetées chez les Européens qui traversent justement une grave crise cette saison, en raison d'une production abondante.

D'où un double effet probable, avance le patron du principal syndicat agricole français, Xavier Beulin: "la Russie se ferme aux importations, mais les produits qui n'iront plus à l'exportation vont se rabattre sur les pays européens et créer une situation de crise", craint-il.

Selon le président de la fédération des producteurs de fruits français (FNPF), Luc Barbier, les "Espagnols exportaient (en 2012) environ 100.000 tonnes de fruits vers l'Ukraine et la Russie: autant de quantités qui vont se rabattre sur le marché communautaire".

Italie, Espagne et France connaissent déjà une guerre de la pêche et de la nectarine, et "la catastrophe" se profile avec la pomme, assure M. Barbier.

"Cette année, la Pologne qui exportait beaucoup vers la Russie attend une récolte abondante qui va naturellement se reporter sur le marché intérieur" de l'UE reprend-il.

Paris a expédié l'an passé 1,17 milliard d'euros de produits agro-alimentaires dont 26 millions en fruits.

- Le saumon boit la tasse -

Le premier dévissage sérieux jeudi est cependant venu de Norvège, où les éleveurs de saumon, Marine Harvest en tête, ont vu leurs actions dégringoler de 7 à 8% à la Bourse d'Oslo. La Norvège, non membre de l'UE, s'était jointe aux sanctions contre Moscou. Or, la Russie, principal débouché pour ses produits halieutiques, en avait acheté près de 380 millions d'euros depuis janvier.

En viande porcine, dont la Russie tient le 3e rang des clients du Canada (87% des produits agroalimentaires vendus aux Russes) derrière les Etats-Unis et le Japon, les producteurs canadiens s'inquiétaient jeudi pour l'avenir de leur filière.

En viande bovine, le premier fournisseur de la Russie reste de loin le Brésil, devant les autres pays d'Amérique Latine et du Nord (soumise aussi aux sanctions). Et dès jeudi les exportateurs brésiliens ont espéré que l'embargo décrété par Moscou allait leur permettre d'augmenter leurs ventes vers ce pays.

La contribution de l'UE quant à elle était déjà en net recul depuis 2013 (moins de 50.000 tonnes équivalent carcasse contre 100.000 en 2011 selon l'Institut de l'élevage), en raison de restrictions sanitaires souvent comprises comme des "prétextes politiques", relève Guy Hermouet, vice-président de la Fédération française bovine chargé de l'exportation.

Ce sont principalement la Belgique, les Pays-Bas et l'Allemagne qui auront à pâtir de ce coup de frein, juge-t-il. Avec le risque de voir se déverser leurs invendus sur le marché européen, détériorant encore le revenu des éleveurs.

Pour les Etats-Unis, qui exportent relativement peu de denrées vers la Russie (moins de 1% de toutes leurs exportations agricoles), ce sont surtout les poulets qui sont visés (310 millions de dollars en 2013), ainsi que les noix (172 M USD), le soja (157 M USD) et le bétail (149 M USD), selon le ministère de l'Agriculture.

La fédération des agriculteurs allemands, déjà fortement pénalisés par l'embargo sur le cochon décrété en avril (au prétexte de cas de fièvre porcine chez des sangliers), a appelé Berlin et la commission européenne à "poursuivre leurs efforts" en direction de nouveaux marchés.

Au final, le vrai perdant de l'affaire pourrait être paradoxalement Moscou. Selon le cabinet britannique Capital Economics, l'impact de ces mesures reste "extrêmement incertain, mais il semble que le principal perdant doive être la Russie elle-même". "A l'exception notable de la Lituanie", dont les exportations vers la Russie de produits désormais interdits pèsent 2,5% de son PIB.

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