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«Cyrano de Bergerac» au Théâtre du Nouveau Monde: grandiose! (CRITIQUE/PHOTOS)

23/07/2014 01:02 EDT | Actualisé 23/07/2014 02:31 EDT
Yves Renaud

Une œuvre colossale portée par des acteurs au sommet de leur art, dans une mise en scène à couper le souffle. Les superlatifs nous manquent pour décrire le Cyrano de Bergerac fignolé par Serge Denoncourt, qui embrasera la scène du Théâtre du Nouveau Monde (TNM) jusqu’à la fin de l’été. Drôle, émouvante, visuellement splendide et magnifiquement interprétée, cette nouvelle déclinaison du classique d’Edmond Rostand est à la hauteur de la légende et marquera autant les cœurs que les esprits.

L’histoire est bien connue. Cyrano (Patrice Robitaille) aime sa cousine Roxane (Magalie Lépine-Blondeau) qui, elle, soupire pour Christian de Neuvillette (François-Xavier Dufour). Le premier est un respectable et valeureux combattant et un admirable poète, mais il est affublé d’un long nez qui le défigure. Le second est séduisant, mais manque de prestance et, surtout, de vocabulaire. Pour se libérer du fardeau de ses sentiments, Cyrano prêtera sa plume à Christian pour qu’il fasse la cour à Roxane. «Faisons à nous deux un héros de roman, lui propose Cyrano. Veux-tu me compléter et que je te complète?» Cyrano de Bergerac, c’est le récit d’un amour vrai, sincère, enflammé, l’amour qui transporte et enivre, mais aussi celui qui déchire et fait mal.

On gardera longtemps en mémoire le lever du rideau, où les chapeaux à plumes et les costumes colorés des troupes de Cyrano en mettent plein la vue, d’emblée. Cet instant où Roxane se révèle à la fenêtre, belle et pure, et où le temps se fige. L’incontournable déclaration sous le balcon, où Cyrano, éperdument épris, vibrant, transcendant, ouvre son cœur avec la conviction la plus vraie qui soit. Ce tableau de guerre, où fumée noire et bombes qui explosent arrivent à nous faire croire que le TNM est véritablement secoué par un conflit armé. Les larmes de douleur de Roxane, en milieu et en fin de piste. Le discours final de Cyrano. Les chorégraphies de combats d’épée, enlevantes, et celle, prestigieuse, de l’arrivée des cadets de Gascogne. Cette douce musique qui accompagne les moments tendres et qui n’a rien de ringarde, complaisante ou mielleuse. Et, bien sûr, la longue ovation qui a clôturé la représentation et qui s’est accentuée d’un cran lors des salutations de Patrice Robitaille.

Fabuleux comédiens

D’ailleurs, aucun mot, aucun compliment ne saurait rendre réellement justice à la performance de Patrice Robitaille, qui offre un Cyrano plus grand que nature, fier, mais meurtri à l’intérieur, qui en impose en verbe et à l’épée, mais dont la façade dissimule un petit garçon craintif et blessé, qui n’a jamais connu la douceur féminine. Un être d’une intelligence supérieure, d’un cœur immense, mais physiquement peu avantagé, qui a laissé son peu de confiance en lui-même guider son instinct. Un homme vainqueur au front et droit devant l’ennemi, qui aura gaspillé sa vie à admirer en silence l’objet de son désir. «J’aurai tout manqué, même ma mort. Ma vie fut d’être celui qui souffre et qu’on oublie», déclare Cyrano à quelques secondes de son trépas, dans une tirade à donner le frisson.

À la quantité phénoménale de texte – plus de 1600 vers en alexandrins dans la langue gasconne – qu’il doit mémoriser et rendre avec vérité s’ajoute, pour Patrice Robitaille, toute la gamme d’émotions à transmettre pour faire vivre aux spectateurs le drame de Cyrano. Pratiquement aucun sentiment n’est absent du registre qu’il doit jouer dans Cyrano de Bergerac: l’amour, la peur, la jalousie, la souffrance, la puissance, la colère, l’abnégation, l’amertume, et ce, jusqu’au dernier souffle du protagoniste. Pas beaucoup de réel bonheur, toutefois. Et Robitaille porte cet amalgame avec talent et passion. Serge Denoncourt avait précisé qu’il voulait prouver au monde entier que son ami Patrice Robitaille savait incarner beaucoup plus que le «Québécois moyen»; la mission est accomplie, haut la main. Interpréter Cyrano, c’est valser constamment entre la grandiloquence et la retenue, et Patrice Robitaille le fait avec un impeccable doigté. Une prestation qui marquera les annales du théâtre québécois.

Dans la peau de cette Roxane qui aime être aimée, Magalie Lépine-Blondeau éblouit. L’actrice insuffle grâce et élégance à son personnage, mais sait aussi être mutine et candide comme une petite fille. François-Xavier Dufour a la parfaite belle gueule qu’il faut pour être Christian De Neuvillette et s’avère très juste dans la scène où Cyrano laisse tomber son masque. On a adoré Normand Lévesque en Ragueneau, le pâtissier. Sa recette d’amandine, récitée comme un grand poème chanté, est absolument charmante! Chapeau également aux Frédérick Bouffard, Luc Bourgeois, Daniel Parent, Annette Garant (tellement mignonne en duègne et en sœur Claire!), Gabriel Sabourin et autres, qui forment le reste de la distribution. Il n’y a pas de rôle facile dans Cyrano de Bergerac.

On se désole que le gala des Masques n’existe plus. Il aurait à tout prix fallu récompenser Denoncourt et sa bande pour ce tour de force qu’est Cyrano de Bergerac. N’empêche. On peut encore aller les applaudir jusqu’à la fin août. Et il faut y aller, ne serait-ce que pour signifier qu’il y a une demande, un besoin pour des productions d’une telle envergure sur les planches d’ici. Pour des événements culturels grandioses, de ce calibre.

Cyrano de Bergerac, une coproduction du TNM et de Juste pour rire, tient l’affiche jusqu’au 23 août. Hahaha.com pour informations.

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