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Jordi Pujol, du pacte avec Madrid à l'indépendance catalane

30/05/2014 09:26 EDT | Actualisé 30/07/2014 05:12 EDT

Des décennies durant, il fut un défenseur convaincu du pacte entre Madrid et la Catalogne mais, symbole du virage pris par cette région du nord-est de l'Espagne, l'ancien président catalan Jordi Pujol, à 83 ans, a désormais rejoint le camp des partisans de l'indépendance.

"J'ai toujours été contre l'indépendance, pendant 60 années ou plus de ma vie. Et aujourd'hui, je vois que les conditions dans lesquelles ils veulent que nous vivions au sein de l'Etat espagnol ne nous permettent pas de conserver notre identité", confie cette grande figure du nationalisme catalan, président de la région de 1980 à 2003.

"Pour moi, la décision a été très difficile à prendre, parce que cela revient à reconnaître que les choses ne sont pas telles que je le pensais, et que nous devons changer de voie", ajoute l'ancien président dans un entretien avec l'AFP, dans son bureau du Paseo de Gracia, une des grandes avenues centrales de Barcelone.

Après plus de dix ans passés à l'arrière-plan de la politique, ce docteur en médecine au visage ridé garde la présence, le regard profond et le caractère ferme qui forçaient le respect de ses interlocuteurs lorsqu'il était au pouvoir.

En veste marron à carreaux, chemise beige et cravate ocre à pois blancs, Jordi Pujol analyse les résultats des élections européennes du 25 mai, qui ont placé en tête, en Catalogne, le parti indépendantiste ERC, devant la coalition nationaliste CiU à laquelle il appartient.

Au total, les partis favorables à l'organisation d'un référendum d'autodétermination le 9 novembre, annoncé par le président de région Artur Mas, ont totalisé 55,83% des voix.

"Nous ne savons pas comment voteront ces électeurs le jour du référendum, mais il est clair que tous rejettent la situation actuelle. Nous savons aussi qu'une large partie d'entre eux sont indépendantistes, ce qui n'était pas le cas auparavant", relève Jordi Pujol.

Opposant au régime franquiste (1939-1975), il fut emprisonné deux ans, au début des années 1960, pour avoir mené plusieurs campagnes en faveur de la démocratie et de la culture catalane, réprimée sous la dictature.

- Voter, puis négocier -

Une fois la démocratie rétablie, la coalition CiU est devenue une force hégémonique en Catalogne, apportant aussi son soutien parlementaire aux différents gouvernements centraux, conservateurs comme socialistes.

Implacable négociateur, Jordi Pujol est parvenu à obtenir d'importantes contreparties pour sa région, qui a alors gagné en autonomie en matière d'éducation, de santé, de politique linguistique ou de sécurité. C'est ainsi qu'il a obtenu en 1993 la création d'un corps de police régionale, en échange de son soutien au gouvernement socialiste affaibli de Felipe Gonzalez.

"La politique du pacte a été utile à la Catalogne et à l'Espagne. Mais par la suite, l'Espagne n'a pas voulu poursuivre sur cette voie," regrette le patriarche du puissant clan Pujol, qui en 2003 a laissé les rênes de CiU à Artur Mas, devenu en 2010 président de la Catalogne.

Dans l'intervalle, la région a approuvé en 2006 un statut d'autonomie élargie qui la définissait comme étant une nation au sein de l'Espagne.

La limitation de ce statut en 2010 par le Tribunal constitutionnel espagnol est considérée comme le point d'inflexion à partir duquel la Catalogne a pris le virage de l'indépendance.

Pour l'ancien président, l'alternative se résume à présent en quelques mots : "une perte d'influence ou l'indépendance".

"Du point de vue de l'Espagne, il n'y a pas d'autre volonté que de continuer à nous étouffer chaque jour davantage sur le plan économique, limiter nos compétences et notre modèle de gouvernement, attaquer les valeurs fondamentales que sont la langue, l'école ou la culture", ajoute Jordi Pujol.

Malgré leur solide implantation dans l'électorat, la marge de manoeuvre des indépendantistes semble aujourd'hui très étroite, face à un gouvernement central déterminé à empêcher le référendum. Bruxelles a aussi averti qu'une proclamation de l'indépendance exclurait de facto la Catalogne de l'Union européenne.

"J'ai été un farouche défenseur de l'Europe quand en Espagne on n'était pas pro-européen", rappelle Jordi Pujol. "Mais aujourd'hui, l'essentiel est que la Catalogne puisse exprimer sa volonté. Une fois qu'elle l'aura fait, il faudra négocier et voir comment cela peut se réaliser".

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