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Printemps 1944 : la France au régime rutabagas, vélo et bombardements

29/05/2014 04:40 EDT | Actualisé 28/07/2014 05:12 EDT

"Jours pairs, rutabagas; jours impairs, blettes": le menu d'un restaurant universitaire résume l'ordinaire des Français à la veille du Débarquement de 1944. Les ventres sont noués par la faim et la peur des bombardements alliés, les esprits se détournent de Vichy mais ne célèbrent pas encore la Résistance.

Se nourrir, se chauffer, s'habiller. Au printemps 44, les Français sont davantage obsédés par leur quotidien que par la géopolitique.

Les moyens de transport sinistrés, la baisse de la production, le blocus britannique, les prélèvements allemands (entre 15 et 20% de la production agricole française) entraînent la pénurie des produits de base et leur rationnement. Les Français n'ont droit qu'à 150 grammes de matières grasses pour le mois d'avril 44. Encore faut-il que le crémier, devant lequel on patiente des heures, ait été approvisionné.

C'est le temps des ersatz, des pis-aller. Glands torréfiés ou chicorée en guise de café, du maïs grillé pour tabac, du saindoux pour beurre, de la saccharine pour sucre. Les aliments autrefois destinés au bétail (rutabagas, topinambours) garnissent les assiettes.

"Paris a froid, Paris a faim, Paris ne mange plus de marrons dans la rue", écrit le poète Paul Eluard, tandis que Mistinguett chante : "Je cherche un milliardaire... et un gigot".

Les citadins modestes sont les plus touchés. Ils élèvent des lapins sur les balcons, passent leur dimanche à la campagne pour cultiver un bout de terre ou s'approvisionner. Les paysans envoient de la nourriture à leurs cousins des villes.

Ceux qui en ont les moyens échappent à ce sort grâce au marché noir, où les prix flambent.

Il n'y a pas que la nourriture qui manque. L'essence, le charbon, le caoutchouc, le cuir, le tissu... Tout fait défaut. Les chaussures ont des semelles en bois, les jupes raccourcissent, les femmes se teignent les jambes pour faire mine de porter des bas.

Les chevaux ont fait leur réapparition dans les villes, les vélos envahissent les rues et valent une petite fortune. Les citadins se pressent dans les théâtres et les cinémas, autant pour profiter des divertissements restants, que pour échapper aux logements glacés. Le couvre-feu dissuade de s'attarder à la sortie.

Eprouvés, les Français voient les limites de la politique de collaboration. Le maréchal Philippe Pétain, chef de l'Etat français, est encore acclamé lors de sa visite à Paris fin avril mais il n'est pas parvenu, quatre ans après l'armistice et au grand dam des proches, à faire revenir le million de prisonniers de guerre toujours détenus en Allemagne. Au contraire, il réquisitionne des centaines de milliers de jeunes hommes pour travailler en Allemagne.

La population est alors "globalement antiallemande, très hostile à la collaboration, réservée envers la résistance intérieure", écrivent les historiens Serge Berstein et Pierre Milza.

Ceux qui ont l'oreille sur "Radio-Londres" sentent qu'une opération d'envergure approche avec la multiplication des "messages personnels" destinés à la Résistance. Surtout, les sabotages et les bombardements anglo-saxons (notamment sur les ports de l'ouest) redoublent dans les semaines précédant le Débarquement, semant la mort et la désolation.

Quarante millions de Français entrevoient, dans la douleur, la fin des "années noires" de l'Occupation.

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