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Une série télévisée symbole du racisme au Pérou

14/05/2014 12:45 EDT | Actualisé 13/07/2014 05:12 EDT

Elle faire rire ses fans mais pour ses détracteurs, la "paysanne Jacinta", personnage d'une série télévisée péruvienne incarnant une campagnarde andine ahurie émigrée à Lima, stigmatise la population indigène, illustrant le racisme notoire d'une société profondément inégalitaire.

Edentée, les tresses en bataille, affublée d'une couverture bigarrée et d'une jupe malpropre, Jacinta représente de manière grotesque une femme pauvre des Andes, inculte mais rusée, tentant de déchiffrer les codes d'un monde urbain qui la dépasse.

L'émission quotidienne connaît un grand succès depuis des années, dans la tradition populaire péruvienne des spectacles de rue mettant en scène des "cholas" (terme péjoratif qui désigne Indiens et métis) incarnés le plus souvent par des acteurs déguisés en femme.

"Nous ne pouvons plus permettre autant de discrimination, de moqueries envers notre peuple", s'indigne Hilaria Supa, ancienne congressiste et membre du Parlement andin, qui a lancé une pétition ayant recueilli des milliers de signatures pour faire retirer l'émission.

"Ces programmes nous offensent, nous caricaturent comme des personnes stupides. Il n'est pas acceptable que ces chaînes gagnent de l'argent en se moquant des autres et en maltraitant ceux qui viennent des Andes", dit-elle à l'AFP.

Pays multiracial, le Pérou, 30 millions d'habitants, compte plus de 50% de métis ainsi qu'une minorité importante d'afro-péruviens, qui restent néanmoins invisibles dans la publicité ou les pages mondaines des journaux.

La Commission nationale contre la discrimination, une entité du ministère de la Culture, a lancé un appel aux médias pour "qu'ils encouragent la reconnaissance positive de la diversité culturelle" du Pérou et "éliminent de leurs programmes les contenus qui valident des pratiques discriminatoires générant des stéréotypes et des préjugés".

- 'Retourne planter des patates !' -

Pourtant le racisme ne désarme pas et est exacerbé à tel point sur les réseaux sociaux qu'une loi a été votée en octobre pour sanctionner la discrimination sur internet, avec des peines pouvant aller jusqu'à trois ans de prison.

Ainsi la mort subite à 33 ans d'une chanteuse de musique traditionnelle, Edita Guerrero, vedette du groupe "Corazon Serrano", a été accueillie en mars par des injures sur Twitter.

"Le pire dans ce pays, ce sont ces +cholas+ et ces paysans misérables qui écoutaient Edita Guerrero", lance un commentaire.

"Maintenant toutes les bonniches sont en deuil et vont nous demander un jour de congé", pouvait-on lire sur Twitter le jour des obsèques de la chanteuse.

La parlementaire Hilaria Supa, une autodidacte de langue quechua qui a choisi d'adopter les vêtements traditionnels de sa région andine reçoit régulièrement des bordées d'injures sur les réseaux sociaux: "complexée", "analphabète", "chola de m...", "retourne dans ton village planter les patates".

L'impact des campagnes anti-racistes reste limité, même si un club de football, dont les supporteurs s'étaient livrés à des actes racistes envers un joueur noir d'un club brésilien, a été sanctionné d'une amende de 12.000 dollars par la Confédération sud-américaine de football (CONMEBOL).

L'incident avait suscité une vive émotion et une réaction de la présidente du Brésil, Dilma Rousseff, qui l'avait qualifié sur Twitter d'"épisode raciste lamentable".

"Les attaques racistes ne surgissent pas seulement sur internet, le racisme existe à tous les niveaux de la société péruvienne et est perceptible dans la manière dont les gens sont traités publiquement", relève pour sa part le sociologue Santiago Alfaro Rotondo.

"Les médias contribuent à fixer les stéréotypes racistes", dit-il à l'AFP.

Pour Wilfredo Ardito, avocat et professeur de droit à l'Université catholique où il donne des cours sur "la discrimination dans les politiques sociales", le Pérou "reste un pays terriblement raciste notamment parce qu'il existe une rage contenue, la frustration d'une société fondée sur l'exclusion".

Le président métis Ollanta Humala qui a fait lui-même l'objet d'insultes racistes lors de son élection en 2011 "devrait lancer une campagne massive dans les médias contre la racisme", dit-il à l'AFP, regrettant "la paralysie des institutions contre ce fléau".

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