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Ces photojournalistes qui risquent leur vie pour mille euros par mois

14/05/2014 11:58 EDT | Actualisé 14/07/2014 05:12 EDT

Les photojournalistes qui, comme la Française Camille Lepage, couvrent les zones du monde à haut risque sont des passionnés, pour beaucoup très jeunes et freelance, souvent mal payés par des journaux qui réduisent les budgets.

Cette photographe de 26 ans, tuée alors qu'elle faisait un reportage en République centrafricaine, est emblématique d'une génération de reporters qui partent couvrir des conflits seuls, sans contrat et sont, de fait, plus exposés.

"Détérioration mais aussi parfois précarisation réelle, notamment pour les reporters de guerre photographes" : l'enquête de la Société civile des auteurs multimédia en France (Scam) dénonçait en novembre 2013 leurs conditions sociales, précisant que 50% d'entre eux ne sont pas assurés et partent avec "leurs propres moyens, sans contrat de travail".

Patrick Roche, président de l'Union française des photographes professionnels (UPP), confirme cette tendance : "les journalistes de façon générale, les photographes en particulier, partent dans des conditions de plus en plus difficiles, sans véritable commande".

Une généralisation de la couverture par des freelance qui modifie les relations avec les rédactions : "les titres attendent de voir les résultats avant de payer (...) avant on avançait l'argent, on savait où et comment vous alliez intervenir".

Obligés d'assurer l'ensemble des coûts de reportage, les reporters indépendants mettent d'autant plus leur vie en danger. C'était aussi le cas du Français Rémi Ochlik, tué en Syrie en 2012, à 28 ans. Plus isolés, sans matériel adapté, ils s'exposent surtout lorsqu'ils se déplacent seuls, comme en témoigne le photographe de l'AFP Fred Dufour qui connaissait Camille Lepage.

"Les freelance, pour économiser sur les reportages, sacrifient les déplacements avec des chauffeurs. Au lieu d'en prendre un qui va connaître le terrain, ils vont prendre une petite moto, sans protection".

Afin de réduire leurs frais de transport, beaucoup n'hésitent pas à partir avec des acteurs du conflit, comme la jeune journaliste qui accompagnait des milices anti-balaka (milices chrétiennes hostiles à l'ex-rébellion Séléka à majorité musulmane) lorsqu'elle a été tuée.

D'après le reporter Jean-Pierre Campagne, qui a couvert de nombreux conflits en Afrique pour l'AFP, l'une des clés de la sécurité en terrain de guerre est d'avoir "son propre moyen de locomotion". "Quand tu pars avec eux, comme elle l'a fait, tu dépends d'eux, sans marge de manoeuvre, tu ne peux pas te dire +attention ! Là, je m'arrête+".

- Des revenus de moins de 1.000 euros par mois -

Les rédactions s'inquiètent de voir de plus en plus de jeunes journalistes-photo partir en zone de guerre sans tenir assez compte du risque encouru.

"Certains partent la fleur à l'appareil-photo", explique Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières, indiquant que l'ONG leur prête parfois des gilets pare-balles, comme à Camille Lepage en septembre 2013.

Sur place, l'hébergement est un nouveau défi. Sur son blog du site français d'informations Mediapart, le journaliste Thomas Cantaloube écrit : "comme la quasi-totalité des photojournalistes débutants, Camille Lepage était freelance. Elle finançait elle-même ses reportages et vivait dans la débrouille. À Bangui, elle était hébergée par Médecins sans frontières (MSF), pour qui elle faisait des photos".

Des conditions compliquées auxquelles s'ajoute une rémunération très faible : selon la Scam, parmi les reporters de guerre, un photographe sur deux déclare toucher un revenu inférieur ou équivalent à 13.000 euros nets par an. Le phénomène, qui s'accentue, d'après le président de l'UPP, est "dû à la crise de la presse écrite" ainsi qu'à l'orientation éditoriale des titres. "La Centrafrique intéresse moins que le people", lance-t-il.

Jean-Pierre Campagne déplore le manque de considération pour le travail de "ces jeunes qui (le) bluffent". "Il y a une déperdition entre l'investissement, le temps qu'ils passent et ce que le monde en fait".

Même regret pour Jean-François Leroy, directeur et fondateur de "Visa pour l'image", festival international du photojournalisme qui se déroule chaque année à Perpignan (sud de la France), qui s'emporte lorsqu'on l'interroge sur la mort de la jeune fille.

"Qu'on s'intéresse au travail de ces jeunes journalistes quand ils essayent de témoigner et pas quand ils meurent ! Camille disait +je veux aller plus loin, là où plus personne ne regarde+ et elle en est morte".

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