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"Maracanazo": Barbosa, le gardien maudit

25/04/2014 06:11 EDT | Actualisé 25/06/2014 05:12 EDT

"Regarde, mon petit, c'est l'homme qui a fait pleurer le Brésil": la mère désigne Moacyr Barbosa, le gardien de la Seleçao au Mondial-1950 resté comme le grand responsable du "Maracanazo", traumatisme national.

Les mots de cette femme, rapportés par le joueur lui-même, formulaient l'inexorable verdict qui a accablé tout un pays. Le coupable désigné de la débâcle brésilienne à Rio de Janeiro face à l'Uruguay (2-1), sacrée championne du monde, c'était lui.

"La plus lourde condamnation au Brésil est de 30 ans. Je crois que la mienne la dépasse de 13 ans", résume Barbosa en 1993 sur TV Cultura.

Il mourra à 79 ans en 2000 avec le poids de cette condamnation éternelle, même si sa "fille de coeur", Tereza Borba, qui, avec son mari, s'est occupée de lui à la fin de sa vie, essaie de le réhabiliter.

Implacable 79e minute: l'ailier droit uruguayen Alcides Ghiggia, déjà auteur de la passe décisive sur l'égalisation, déboule sur son flanc. Sur l'un de ses derniers appuis, il marche sur la ligne de la surface de réparation et soulève un petit nuage de chaux.

- 'Boulette' -

"Tout le monde pensait que Ghiggia allait centrer en retrait, comme sur le premier but", raconte Barbosa dans le livre "Dossiê 50", de Geneton Moraes Neto. Le gardien fait donc deux ou trois pas en avant et ouvre son angle. Ghiggia loge le ballon au ras du poteau. Barbosa se relève et regarde furtivement le ciel. Les dieux du football l'ont sacrifié.

Silence mortuaire dans le Maracana. Dès le lendemain, tout le Brésil se déchaîne. Faites entrer les accusés!

Accusé: Bigode, arrière gauche qui s'est fait déborder deux fois par Ghiggia. Accusé: le sélectionneur Flavio Costa, par son statut de patron de l'équipe et parce qu'il avait demandé à ses joueurs de ne pas risquer l'expulsion, ce qui aurait inhibé Bigode, habituellement plus rude. Accusé: Juvenal, défenseur central qui n'a pas couvert son latéral.

Mais le principal coupable, c'est bien le gardien. "Les Brésiliens ont oublié la fièvre jaune, le vaccin obligatoire, l'assassinat de Pinheiro Machado (président de la République tué en 1915, ndlr), mais ils n'ont pas oublié la boulette de Barbosa", écrira le journaliste Nelson Rodrigues.

Le racisme, institutionnalisé dans le foot brésilien du début du XXe siècle et resté latent, se réveille. Certains conspuent ce "gardien noir" et plus généralement cette équipe "métissée".

- Exorcisme -

Cette "boulette" de Barbosa a en tout cas effacé une carrière par ailleurs glorieuse, notamment sa participation à "l'Express de la Victoire", le grand Vasco de Gama bardé de titres dans les années 1940.

Ses coéquipiers ne l'accableront pas. "Le ballon est passé là où il ne pouvait pas passer", dira l'attaquant Jair. "On a rejeté la faute sur lui, mais ce sont les onze qui gagnent et les onze qui perdent, confie Ghiggia à l'AFP. Et puis, ils sont assez fanatiques au Brésil".

Barbosa, stigmatisé, essaie de faire contre mauvaise fortune bon coeur. Il rappelle qu'il a remporté en 1951 le "match de la revanche", un amical entre Vasco et Peñarol où évoluaient beaucoup d'internationaux, et fait taire le Centenario de Montevideo.

Il se dit fier d'avoir tout de même fait partie d'une équipe vice-championne du monde, qui a ouvert la voie aux succès futurs de la Seleçao. "Peu de gens sont entrés dans l'histoire, remarquait-il aussi. Moi je ne sortirai jamais de l'histoire du foot brésilien, avec ce match du 16 juillet 1950".

Eduardo Galeano, célèbre écrivain uruguayen, a synthétisé dimanche, dans le quotidien O Estado de Sao Paulo, la figure tragique de cet homme qui avait récupéré les buts du Maracana : "Ils étaient en bois, de manière symptomatique. La croix de son martyre. Il a célébré seul une cérémonie d'exorcisme en brûlant les buts de sa malédiction. Crucifié par la nécessité humaine de trouver des coupables, même s'il a été reconnu par les spécialistes comme le meilleur gardien de son temps".

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