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Pakistan: la "peur extrême" des stars du journalisme visées par des attaques

23/04/2014 03:31 EDT | Actualisé 22/06/2014 05:12 EDT

Ils s'invitent chaque jour chez des millions de Pakistanais pour critiquer le pouvoir et les talibans. Mais les stars du journalisme télé Hamid Mir et Raza Rumi en ont payé le prix, visés par une inquiétante série d'attaques contre les voix libres des médias.

Si vous demandez à une personne dans la rue à Peshawar, Lahore, Karachi ou Islamabad de nommer un seul journaliste au Pakistan, la réponse risque fort d'être le moustachu et corpulent Hamid Mir, étoile de la chaîne Geo News, sorte de CNN local, à la barre de son talk-show politique "Capital talk".

En 2012, une bombe avait été découverte sous sa voiture. Samedi dernier, peu après son arrivée à Karachi (sud), des hommes armés à moto l'ont pris en filature à la sortie de l'aéroport, puis vidé leurs chargeurs sur son véhicule avant de prendre la fuite. Criblé de six balles, Mir survivra.

Un mois plus tôt, c'était Raza Rumi, intellectuel ouvertement laïc et étoile de la chaîne d'informations Express TV, qui réchappait à une attaque du même type à Lahore (est).

"Mon chauffeur est mort sous mes yeux, c'était traumatisant. C'est ma priorité maintenant, je ne veux que personne d'autre ne meure parce qu'on m'attaque", confie par téléphone à l'AFP M. Rumi depuis un "pays occidental" où il s'est depuis réfugié avec sa famille.

Le Pakistan reste l'un des pays les plus dangereux du monde pour les journalistes avec plus de 50 morts depuis 2001, selon le Comité de protection des journalistes (CPJ).

Les médias y sont menacés ou visés depuis des années par les rebelles talibans. Mais les puissants services secrets pakistanais (ISI), un Etat dans l'Etat, sont également régulièrement accusés de nourrir ces violences.

Mir a dénoncé les talibans mais aussi, à mots plus couverts, l'ISI en évoquant ses activités dans la province du Baloutchistan (sud-ouest), où ils sont accusés d'enlèvements et assassinats ciblés d'opposants indépendantistes et autres civils.

Rumi a lui notamment pris la défense des minorités, musulmanes comme chrétienne, et critiqué la loi sur le blasphème, défendue bec et ongles par les conservateurs et rebelles islamistes.

Des responsables qui avaient eux aussi critiqué cette loi l'ont payé de leur vie, notamment le ministre des minorités Shahbaz Bhatti ou le gouverneur du Penjab Salman Taseer, assassinés en 2011.

Tétanisés, les politiques ne franchissent plus ces "lignes rouges", et les seuls à le faire sont une "douzaine de journalistes" que les talibans "tentent de museler", note M. Rumi.

"Si vous voulez terroriser les médias, vous vous en prenez à une ou deux personnes connues dans l'espoir que les autres rentrent dans le rang", ajoute-t-il.

Résultat, "il règne un climat de peur extrême" chez les journalistes, souligne Omar Quraishi, un cadre du quotidien Express Tribune, tout en soulignant que "les menaces viennent aussi de l'armée, de riches propriétaires terriens et de mafieux".

- Culture d'impunité -

Dans le cas de Raza Rumi, la police a annoncé avoir arrêté six hommes liés au groupe extrémiste islamiste Lashkar-e-Jhangvi (LeJ), qui a revendiqué l'attaque. Mais à de très rares exceptions près, les coupables ne sont jamais arrêtés.

"C'est l'impunité, si vous tuez un journaliste vous ne serez pas puni", déplore un cadre d'un grand média sous le couvert de l'anonymat, en appelant le gouvernement à "montrer qu'il n'y a pas de vaches sacrées" en retrouvant les coupables même s'ils se trouvent au sein de l'appareil d'Etat.

Le Premier ministre Nawaz Sharif a nommé une commission d'enquête spéciale sur la tentative de meurtre de Hamid Mir, mais les journalistes ne sont guère optimistes.

La même démarche avait été entamée en 2011 après l'assassinat du journaliste Saleem Shahzad, enlevé, torturé et tué quelques jours après avoir publié un article sur un autre sujet explosif, les liens entre Al-Qaïda et certains éléments de l'armée.

Quelques jours avant sa disparition, Shahzad avait indiqué à l'organisation Human Rights Watch (HRW) avoir été menacé par des services secrets. Et après sa mort, certains responsables américains ont accusé sous couvert d'anonymat l'ISI. Mais la commission d'enquête n'a rien donné.

Après l'attaque contre Hamid Mir, son frère a accusé les services secrets, une levée de tabou relayée par Geo News.

Mais alors que les médias pakistanais pourraient s'unir pour critiquer l'impunité, ils se déchirent sur cette affaire.

En s'attaquant ainsi à l'ISI, institution la plus puissante du pays, Geo News a prouvé selon des médias conservateurs qu'elle était "manipulée par l'Inde", l'une des pires injures possibles au Pakistan.

Le ministre de la Défense a aussitôt emboîté le pas en appelant le régulateur des télécoms à suspendre la diffusion de la chaîne à l'origine, selon les autorités, d'une "campagne vicieuse, calomnieuse et scandaleuse" contre les institutions du pays. Bref, un crime de lèse-majesté militaire...

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