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En Egypte, les ouvriers ignorés prêts à en découdre avec le futur président

23/04/2014 03:55 EDT | Actualisé 22/06/2014 05:12 EDT

Dans un pays dont l'économie est en ruine, le futur président égyptien aura la lourde tâche de répondre aux attentes d'une classe ouvrière délaissée et en colère réclamant plus de justice sociale.

Abdel Fattah al-Sissi, l'ex-chef de l'armée qui a destitué en juillet le président islamiste élu Mohamed Morsi, et véritable homme fort de l'Egypte, est donné largement vainqueur de la présidentielle des 26 et 27 mai, face au leader de gauche Hamdeen Sabbahi.

Une fois élu, il devra répondre aux revendications de travailleurs qui n'arrivent pas à joindre les deux bouts.

Parmi eux, Kamal Fayoumi, ouvrier depuis 30 ans dans le textile.

Inlassablement, ce militant de 53 ans a été de toutes les contestations, dont celle de 2008: au cours d'une grève devenue célèbre, les ouvriers de Mahalla, ville industrielle de 500.000 habitants à une centaine de kilomètres au nord du Caire, arrachaient alors un portrait géant du président Hosni Moubarak, renversé trois ans plus tard par une révolte populaire dans la lignée des Printemps arabes.

Les mouvements d'ouvriers n'ont pas cessé ensuite, sous la présidence Morsi puis sous le gouvernement intérimaire installé par l'armée, qui n'a obtenu qu'une trêve temporaire.

"Tous les gouvernements depuis trois ans n'ont cessé de faire des promesses, jamais tenues", lance M. Fayoumi, attablé à la terrasse d'un café de Mahalla, le coeur de l'Egypte ouvrière protestataire.

Alors pour se faire entendre, dit-il, les ouvriers n'ont trouvé qu'un seul moyen efficace: arrêter la production.

- 145 euros par mois -

M. Fayoumi ne gagne que l'équivalent de 145 euros par mois. Avec ça, "comment offrir une vie digne à ma famille?", se lamente-t-il. "Si cette situation perdure, nous reprendrons la grève quel que soit le futur président, Sissi ou Sabbahi", prévient l'ouvrier.

Les salariés de Masr Spinning, l'usine de Kamal Fayoumi, ont repris le travail en février après avoir accepté une trêve de trois mois qui a mis fin à plusieurs semaines de grève.

Depuis plus de 50 ans, les autorités n'ont accepté de négocier qu'avec la Fédération des syndicats égyptiens, que l'Etat, auquel elle est liée, considère comme seule représentante des travailleurs.

Depuis 2011, de nombreux syndicats ont été créés mais les autorités refusent de les reconnaître et appellent régulièrement l'armée pour casser les piquets de grève.

Car ces arrêts de travail ont eu un grave impact sur l'économie déjà exsangue du plus peuplé des pays arabes, déserté par les touristes et qui survit grâce aux aides ponctuelles de ses soutiens dans le Golfe.

"Le déficit du budget atteint 20% selon les estimations pour juin 2014. Si le gouvernement met en place le salaire minimum réclamé par les ouvriers, ce déficit va s'envoler", estime cependant Shaheer George, spécialiste des droits des ouvriers au sein de l'influente Initiative égyptienne pour les droits de la personne (EIPR).

Les investisseurs sont également aux abonnés absents, rendus frileux par l'instabilité politique, alors que l'inflation atteint 10%. Les autorités disent vouloir réduire le déficit de 10% tout en lançant des projets pour venir à bout d'un chômage passé de 9% avant la révolte de 2011 à près de 14% l'année dernière.

Contactée à plusieurs reprises par l'AFP, la ministre du Travail n'était pas disponible pour donner plus de détails sur ces projets mais le gouvernement a annoncé jeudi un projet de loi créant des tribunaux du droit du travail.

Mais, prévient le militant Hamdy Hussein, "le lien entre les travailleurs et le gouvernement actuel est rompu: dans une ville comme Mahalla, les ouvriers soutiennent Sissi, mais s'il ne parvient pas à réaliser la justice sociale, alors ils redescendront dans la rue, contre lui".

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