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Otages français en Syrie : la faim, le froid, les coups et un jeu d'échecs bricolé avec une boîte de fromage

21/04/2014 08:36 EDT | Actualisé 21/06/2014 05:12 EDT

Une kalachnikov sur la tempe, la faim, l'obscurité. Mais aussi un jeu d'échecs bricolé avec une boîte de fromage et la récitation des grandes dates de l'histoire de France pour tuer le temps. Ou une improbable bataille de boules de neige avec les geôliers.

Deux jours après leur libération au terme de dix mois d'une captivité aux mains de jihadistes en Syrie, les quatre journalistes français ont livré des détails de leur quotidien éprouvant tout en faisant attention à ne rien dire qui puisse mettre en danger les journalistes occidentaux encore otages en Syrie, notamment les Américains Austin Tice, disparu depuis août 2012, et James Foley, qui a collaboré avec l'AFP, disparu depuis novembre 2012.

Pour les reporters de la radio Europe 1, Didier François, 53 ans, et le photographe Edouard Elias, 23 ans, la prise d'otages a commencé le 6 juin par une "kalach sur la tête, menottes dans le dos", juste après avoir passé la frontière turco-syrienne.

Des hommes armés et masqués "nous ont dit "ne vous inquiétez pas", on va tout vérifier, ça peut être réglé en une heure+", a raconté Didier François à l'antenne d'Europe 1. Puis, "on se retrouve en tee-shirt, sans ceinture, sans chaussures" pour ne pas s'enfuir, "sans téléphone, sans rien. Et avec quelque chose sur la tête".

Dès les premiers jours, "la pression est très, très, très forte", poursuit le reporter chevronné, décrivant "quatre jours sans manger et sans boire", "menotté à un radiateur". Et les premiers coups pour casser les velléités de résistance".

Deux semaines plus tard, le 22 juin, c'est au tour de Nicolas Hénin, 37 ans et reporter pour le magazine français Le Point, et Pierre Torrès, photographe indépendant, d'être enlevés à Raqqa, plus à l'est.

Au 3e jour, Nicolas Hénin réussit à s'évader, court une dizaine de kilomètres "dans la campagne syrienne avant de (se) faire rattraper par (ses) ravisseurs". Didier François et Edouard Elias n'ont pas essayé de fuir. D'abord, "on est restés sans chaussures pendant dix mois", rappelle Didier François. Puis "vous êtes vêtus de manière assez visible. Vous ressemblez à Superman mais en couleur plus brillante. Il n'y a strictement aucune chance de passer inaperçu".

- Simulacres d'exécution -

Après des interrogatoires menés séparément, les quatre journalistes sont rassemblés. Et resteront ensemble la majorité du temps, enfermés dans "des caves avec des portes en fer, et des barreaux sur tous les interstices". Menottés et enchaînés pendant un mois et demi, ils ne voient la lumière du jour que pendant deux à trois semaines dans une maison.

Nicolas Hénin raconte une "longue errance", dans une dizaine de lieux de détention parfois proches de la ligne de front. "Le manque de nourriture" et le "froid" les taraudent. Les cinq prières quotidiennes des musulmans servent de repères. Les reporters ne savent quasiment rien du monde extérieur, sauf la mort de Mandela annoncée par les geôliers.

Pour tuer le temps, Edouard Elias a confectionné avec Didier François un jeu d'échecs dans une boîte à fromage, avec un coupe-ongles et un stylo, le tout caché dans la doublure de sa veste et dans ses chaussettes. Les deux se donnent aussi des "cours" de photographie ou de plongée sous-marine, et se remémorent les grandes dates de l'histoire de France.

Ils refusent de s'étendre sur les violences physiques. Nicolas Hénin rappelle que "la Syrie a toujours été un grand centre mondial de la torture". Et Didier François évoque des "coups" et des simulacres d'exécution, "pistolet sur la tempe ou sur le front".

Avec les geôliers, dont certains parlent très bien français, le contact oscille entre des "phases dures" et "des phases de détente absolue". Ou ce "moment surréaliste", dit Didier François, où les gardes sont entrés dans la cellule prétendant apporter à manger et au lieu de çà, "avaient amené de la neige, et ont fait une bataille de boules de neige avec nous".

cls/kat/sym

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