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Avalanche sur l'Everest : récit de l'horreur blanche

19/04/2014 01:59 EDT | Actualisé 19/06/2014 05:12 EDT
Gary Mccue via Getty Images

Un texte d'Hélène Leroux

Hélène Leroux est rédactrice en chef des émissions Découverte et La semaine verte à Ici Radio-Canada Télé. Elle était au Népal en vue d'escalader l'Everest et préparait son ascension depuis des années lorsque l'avalanche meurtrière qui a tué au moins 13 personnes est survenue vendredi.

Camp de base de l'Everest, vendredi 18 avril, 1 h du matin. Trois de nos collègues, deux sherpas de haute altitude et un cuisinier affecté au camp C2 quittent notre campement pour aller approvisionner les C1 et C2. Le jour de notre ascension approche, elle est prévue pour le lundi 21 avril. Il faut donc s'assurer que les camps supérieurs soient équipés, prêts à nous accueillir.

Pour atteindre le C1, il faut monter la redoutable cascade de glace de l'Everest, mieux connu sous le nom de Khumbu Icefall. Il s'agit d'un étroit couloir de glace, d'environ 1 km de long et de 500 m de dénivelé, coincé entre les parois du Lhola (6026 m) à gauche et du Nuptse (7861 m) à droite.

C'est un passage obligé pour atteindre les C1 (5900 m) et C2 (6500 m), puis le long versant du Lhotse où se trouve le C3 (7000 m) et enfin le col Sud (7900 m) là où se trouve le dernier camp. Après, c'est la longue arête qui mène au sommet de l'Everest à 8848 m. La cascade de glace est la partie la plus dangereuse de l'ascension de l'Everest par le versant sud, le versant népalais.

Au beau milieu de la nuit, nos trois compagnons constatent que la voie d'ascension est endommagée; les cordes et les échelles sont brisées et les séracs ont basculé emportant tout dans leur mouvement. Après communication avec le leader de notre équipe resté au campement, ils décident de rebrousser chemin et de rentrer au camp de base.

Ignorants les événements de la nuit, mon amoureux Raymond et moi nous levons. Phu Tashi, membre de la communauté népalaise appelée sherpa, avait prévu un entraînement technique sur mur de glace, juste au pied de la grande cascade, question de nous familiariser avec la glace. Lorsque je rejoins Phu Tashi à l'entrée de la tente à dîner, il me raconte les événements de la nuit dernière. Il est 7 h du matin. Quand tout à coup un bruit sourd provient de la cascade. Phu Tashi crit alors: « Look, look, look Hélène [regarde, regarde, regarde Hélène] », puis se prend la tête entre les mains et dit : « a lot of deads, a lot a dead sherpas [plusieurs morts, plusieurs sherpas morts] ».

On a tous pu voir très clairement le grand mur de neige et de glace se détacher de la paroi du Lhola et tomber lourdement dans la cascade de glace laissant derrière un épais nuage blanc. « All is white, all is white, lots of dead sherpas [tout est blanc, tout est blanc, plusieurs sherpas morts] ».

Le monde des sherpas de haute altitude est un petit monde, ils se connaissent tous. Phu Tashi savait qui était dans la montagne cette nuit-là, dont son frère. Chacune des dizaines d'expéditions avait des sherpas dans la cascade.

Rapidement, les manoeuvres de sauvetage se mettent en branle. Un premier hélicoptère survole la zone accidentée pour évaluer les dégâts. Au sol, une équipe amorce l'ascension de la cascade pour porter secours aux survivants.

Nous avons quatre émetteurs radio : trois diffusent en népalais, l'autre en anglais. C'est la radio de l'équipe médicale. Je comprends vite que l'hélicoptère peut se poser au-dessus du site, mais pas sur et en dessous de la zone accidentée. Il faudra donc une longue corde pour évacuer les blessés et les corps qui s' y trouvent. Puis on confirme qu'il y a deux blessés : une blessure thoracique et une blessure pelvienne ».

Soucieuse d'informer mes collègues du service de l'Information et surtout de rassurer nos familles avant qu'elle n'apprenne la nouvelle par les médias et ainsi éviter l'angoisse et la panique, je me mets sur les courriels. Et comme la nuit approche à Montréal, je sais que je n'aurai pas de retour avant 6 à 8 heures.

Raymond et moi partons donc à la recherche d'information. Certains parlent de 15, d'autres de 30 personnes impliquées. Il me faut un portrait précis. Lorsque je m'identifie de CBC/Radio-Canada, l'équipe de secouristes accepte de partager avec moi les informations non officielles disponibles. On parle de 3 à 4 blessés et de plusieurs morts. On confirme que toutes les victimes sont issues des populations locales; aucun étranger.

Vers 11 h, le va-et-vient de l'hélico s'intensifie. On charge l'appareil d'oxygène et d'équipement de survie et on file vers le site de l'accident.

Puis le triste ballet commence. Un à un, les corps inanimés sont descendus, suspendus à une longue corde attachée sous l'appareil. On fera d'abord huit voyages, puis après ravitaillement et une pause-repas pour les secouristes, trois autres corps seront descendus. Enfin, un 12e corps sera rapatrié en milieu d'après-midi. Bilan : 12 morts, 4 blessés et 4 Sherpas manquent toujours à l'appel.

L'atmosphère est à la consternation. Les sherpas se rassemblent en petits groupes et tentent d'évaluer la suite des choses.

Au milieu de l'après-midi, les 12 corps sont héliportés au Himalayan Rescue Association à Pheriche en aval (4270 m), un centre d'évacuation et de soins spécialisés pour randonneurs et grimpeurs. Les décès seront confirmés. Une formalité.

Samedi 19 avril

J'ai mal dormi la nuit dernière. J'ai tourné, j'ai réfléchi à tout ça. .. à tout ce qui est important dans la vie. « Je t'aime plus que tout mon Alexis. » Puis il y a mes deux soeurs, les seules que j'ai, et je les aime. Et il y a ma belle-mère qui a 90 ans et qui ne comprend pas très bien cet engouement pour gravir les montagnes et qui s'inquiète à chacune de nos expéditions. La vie vaut plus qu'une ascension.

Pour ajouter au drame, toute la nuit on entendra d'autres avalanches dans la vallée.

Au matin, lorsque je réussis à obtenir un réseau wifi, quelle ne fut pas ma surprise de trouver tous vos mots d'encouragement, de sympathie et d'amour. Un énorme merci.

Très tôt les recherches ont repris. Un 13e corps a été retrouvé, puis le blizzard s'est installé. Trois autres sherpas manquent toujours à l'appel. Il n'y a plus aucun espoir. L'accès à la montagne est officiellement réservé aux secouristes. Une importante réunion est prévue demain matin à 10 h. Tout porte à croire que la saison Everest 2014 sera annulée. Je vous tiens au courant.

Précision sur les sherpas

Le mot sherpa n'est pas synonyme de porteur. Il désigne un groupe ethnique, de descendance tibétaine, qui a franchi les cols il y a quelque 500 ans et a élu domicile dans le Khumbu, faisant de Namche Bazar son chef-lieu.

Un sherpa peut être un commerçant, un hôtelier, un agriculteur. Il peut aussi être un porteur, comme les Raïs, les Chetri et les Tamangs installés dans le Solu plus au sud. Il peut aussi être un guide de haute montagne, diplômé, qu'on appelle ici avec beaucoup de fierté un « climbing sherpa ».

Voilà, encore merci pour vos mots si touchants.

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