POLITIQUE

Commission Charbonneau: le marché de l'éclairage public sous la coupe de Feralux et Pole-Lite

17/04/2014 09:32 EDT | Actualisé 17/06/2014 05:12 EDT
CEIC

 Le PDG de Métal Pole-lite, un fabricant de matériel d'éclairage public, reconnaît avoir accepté le partage du marché imposé dans les années 2000 par le géant Feralux et les quatre principaux entrepreneurs oeuvrant dans ce domaine dans la région de Montréal. Son témoignage s'inscrit dans la foulée de celui de l'enquêteuse Jeannette Gauthier, qui a décrit le copinage malsain qui caractérise cette industrie.

Un texte de Bernard Leduc Courriel et François Messier Twitter Courriel

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Depuis 2003, Daniel Niding est président-directeur général de Métal Pole-Lite inc, qui détient 25 % du marché des hauts mâts et superstructures, contre 75 % pour Valmont-Feralux. Le Bureau de la concurrence soupçonne les deux entreprises d'avoir formé un cartel et les a perquisitionnéesans le cadre d'une enquête qui n'a pas encore abouti.

M. Niding a expliqué avoir découvert pour la première fois l'existence d'un partage occulte du marché au printemps 2004, lorsque deux représentants des plus gros entrepreneurs dans le marché montréalais - Chagnon et Bernard Brossard - lui ont reproché d'avoir soumissionné sur un contrat de 1,5 million $ au MTQ pour 70 hauts mâts.

Il a compris de cette rencontre qu'une grande complicité existait donc entre Feralux et ses quatre gros clients dans la région de Montréal et que personne ne voulait que la position quasiment monopolistique de ce fabricant dans le marché soit remise en question.

« La complicité entre les quatre grands et Feralux était assez solide », a constaté M. Niding, dont l'entreprise a dû encaisser les contrecoups de cet ultimatum. En effet, dans les six mois qui suivront, aucun de ces gros joueurs, soit LeSaux, Néolect, Brossard et Chagnon, ne viendra s'approvisionner chez Pole-Lite...

Au mois d'avril, entre-temps, Benoît Mongrain, dirigeant de Feralux, l'a invité au restaurant pour lui intimer de ne pas tenter de menacer sa position dans le marché des hauts mâts. Il sera par la suite convoqué par ce dernier dans ses bureaux, en présence de représentants de trois des quatre gros entrepreneurs, où le message est maintenu.

Mais c'est seulement dans la foulée de cette rencontre, lorsqu'il s'entretiendra avec l'ancien patron de Pole-Lite Gilles Fontaine, qu'il comprend exactement ce que M. Mongrain à en tête, soit que Pole-Lite se contente de 20 %. De fait, l'entreprise détient 25 % du marché, et entend bien atteindre les 30 % en plaidant sa cause auprès des gros entrepreneurs.

Des rencontres auront lieu par la suite avec eux, trois ou quatre fois par année, afin de faire le suivi dans le partage du marché.

M. Niding a dû admettre à la commission que cette entente avait ses avantages, car bien qu'elle limite sa croissance dans le marché, elle excluait les compétiteurs autres que Feralux et contraignait les quatre entrepreneurs à lui fournir des contrats lorsque sa part allouée dans le marché menaçait de diminuer.

En contre partie, notamment, le PDG de Pole-Lite a expliqué que les quatre gros joueurs ne voulaient pas qu'il vende aux plus petits joueurs et tentaient de lui dicter les escomptes qu'il pouvait leur offrir, afin de conserver leurs propres parts de marché.

Mais M. Niding soutient avoir résisté en partie à cette pression, et dit que si les gros entrepreneurs bénéficiaient de forts importants escomptes, il se permettait d'en donner de bons aux petits joueurs, bien que les écarts entre ceux obtenus par ces deux groupes aient varié entre 5 % et 15 %.

M. Niding a souligné avoir eu une autre réunion marquante avec M. Mongrain, au printemps 2006, à Boucherville, lorsque ce dernier a une fois de plus montré son ascendant sur l'industrie de l'éclairage public.

Craignant que les rabais agressifs d'un fabricant sur le marché ne bénéficient à certains de leurs compétiteurs, les représentants des entreprises de Néolect, de Brossard et de Chagnon, ont tenté de convaincre M. Mongrain de lui offrir des escomptes supplémentaires, sinon de l'inclure dans le système en lui accordant 10 % du marché. M. Mongrain a refusé.

Un marché fermé

L'enquêteuse Jeannette Gauthier a expliqué qu'une poignée de fabricants et d'entrepreneurs spécialisés se partagent ce marché de plusieurs millions de dollars grâce aux « relations privilégiées » qu'ils ont entamées au fil du temps et qu'ils ont bien pris soin d'entretenir, de manière à s'en emparer, au détriment de plus petits joueurs. 

Cette relation repose d'abord et avant tout sur d'importants rabais de 30 % à 70 % que ces fabricants offrent aux entrepreneurs de leur choix. Ces escomptes sont déterminants, puisque le prix des matériaux compte pour 50 % à 90 % de la valeur des soumissions, et que les contrats sont offerts au plus bas soumissionnaire.

Les rabais offerts aux plus petits joueurs sont plutôt de l'ordre de 5 % à 20 %, a expliqué Mme Gauthier. Ces derniers peuvent théoriquement soumissionner en présentant un produit « équivalent » à celui recommandé par le ministère, mais cela constitue un risque important que peu d'entre elles acceptent de courir. 

Selon l'enquêteuse de la commission, les entreprises spécialisées dans la pose de matériel d'éclairage et de supersignalisation « respectent » le territoire de chacun, sans avoir besoin de communiquer entre eux pour autant : de simples déductions suffisent pour connaître les affaires de chacun.

Ainsi, chaque entreprise connaît la capacité d'exécution de ses compétiteurs, son carnet de commandes (puisque tout le monde soumissionne sur tous les projets) et les prix unitaires obtenus par les uns et les autres (grâce à des amis entrepreneurs généraux, qui suivent le marché grâce au Bureau des soumissions déposées du Québec).

Mme Gauthier a clairement identifié les gros joueurs de l'industrie :

  • Valmont-Feralux et Metal Pole-Lite, qui contrôlent 100 % du marché des hauts mâts et des superstructures;
  • Lumec, qui contrôle 80 % du marché des poteaux décoratifs;
  • Électroméga et Tassimco, qui contrôlent 80 % du marché des feux de circulation;
  • Musco, qui détient 80 % de l'éclairage sur les terrains sportifs.

L'enquêteuse Gauthier a aussi démontré que trois entrepreneurs - TCI-Neoselect-LeSaux, Chagnon et Bernard Brossard - dominent le marché dans la grande région de Montréal, et que quatre autres - Voltec, Turcotte, Arthur Roussel et Ardel Électrique - se partagent de facto le marché de Québec-Lévis, tant pour les contrats du MTQ que pour ceux des municipalités. 

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