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Des victimes de drones vues du ciel, quand l'art contemporain s'invite au Pakistan

08/04/2014 12:15 EDT | Actualisé 07/06/2014 05:12 EDT

Déployer en plein Pakistan une affiche géante d'une victime collatérale d'un drone américain pour la photographier vue du ciel: c'est la poésie éthérée et humaniste déployée par des artistes pakistanais pour embarrasser les Américains qui pilonnent la région depuis dix ans.

Cette performance inédite est née de la complicité avec JR, star française du "street art" qui décorera à la fin avril une bâche de chantier pour le dôme du Panthéon, à Paris, avec une mosaïque de portraits d'anonymes, une façon de faire entrer le peuple dans le temple des illustres.

Ce chantier du graffiteur et photographe parisien s'inscrit dans son plus vaste projet "Inside out", lancé en 2011, par lequel il invite la population à reproduire de larges portraits inspirants dans les espaces publics pour souligner une cause, fût-elle oubliée.

Des artistes pakistanais se sont inspirés du projet et ont cherché une façon à eux de dénoncer les frappes de drones, en montrant les vies humaines qui se cachent sous les petits points à l'écran des opérateurs de ces oiseaux de feu basés aux Etats-Unis.

Depuis 2004, aucune région du monde n'a été plus bombardée par les drones américains que les zones tribales du nord-ouest pakistanais, repaire des talibans et d'Al-Qaïda à la lisière de l'Afghanistan.

Ces frappes ont fait au moins 2.400 morts, dont un minimum de 400 civils, incluant des enfants, selon différentes organisations de la société civile. Sans compter les blessés et les traumatismes liés à ces vies passées sous la menace de bombes volantes.

Aidés de villageois, des artistes ont ainsi déroulé il y a deux semaines un immense portrait d'une gamine ayant perdu ses deux parents dans ces frappes controversées, puis l'ont photographiée vu du ciel grâce à un mini-drone, une façon de recréer le point de vue synoptique du tireur.

"Nous avons tenté de reproduire le point de vue que peut avoir une caméra dans le ciel si elle focalise sur le sol. Vous voyez à quel point les gens sont minuscules, comme de petits insectes, comme de petits points en contraste du portrait géant", confie un artiste membre de ce collectif et requérant l'anonymat.

Les artistes pakistanais expliquent avoir eux-mêmes contacté JR après avoir vu son travail pour sensibiliser l'Occident aux vies des autres citoyens du monde.

"Nous avons parlé avec JR. Nous avons dit: pourquoi ne pas utiliser un portrait pour prendre position sur les attaques de drone, pour montrer comment des victimes innocentes sont prisonnières de ce gâchis? Il a adoré l'idée. Il a dit: +faisons-le+", confie ce créateur pakistanais impliqué dans le projet "Inside out".

- L'art contemporain au Waziristan? -

Ces artistes ont ensuite contacté des groupes de défense de familles de victimes de drones, comme l'avocat pakistanais Shahzad Akbar, dans l'espoir de dérouler leurs images géantes au Waziristan du Nord, la zone tribale la plus bombardée.

Pour des raisons de sécurité, les créateurs n'ont pu se rendre au Waziristan et se sont donc repliés sur la Khyber Pakhtunkhwa, province du nord-ouest du Pakistan à la frontière des zones tribales, où ils ont réalisé il y a deux semaines une première installation qu'ils ont filmée vue du ciel.

Les photos sont disponibles depuis quelques jours sur le site "notabugsplat" - pas des insectes écrabouillés - afin de permettre aux internautes de se mettre à la place d'un opérateur de drone et susciter "l'empathie" pour les victimes d'une guerre qui voile jusqu'à son nom.

Malheureusement, "nous ne pouvions pas faire nous-mêmes voler un drone au Waziristan", note Shahzad Akbar, qui a quand même convaincu des familles des zones tribales de dérouler sur leur toit des bâches en plastique serties de photos de victimes de drones, de proches de victimes, et d'enfants.

"Nous les avons placées sur les toits il y a environ un an. Les gens aiment ça car les bâches en plastique sont imperméables, cela protège leurs toits", blague-t-il. Surtout, "nous espérons que les Américains voient bien ces images lorsque leurs drones survolent les zones tribales".

gl/emd/jr

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