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Rwanda: 20 ans après le génocide, l'Occident a mis fin à l'état de grâce diplomatique

06/04/2014 03:37 EDT | Actualisé 05/06/2014 05:12 EDT

Rongés par la culpabilité du génocide rwandais de 1994, les Occidentaux - Etats-Unis en tête - ont longtemps été complaisants à l'égard de Kigali, avant d'ouvrir les yeux sur son rôle régional controversé et ses violations des droits de l'Homme.

Si les Occidentaux ont bien mis fin à l'état de grâce diplomatique dont jouissait le régime du président rwandais Paul Kagame depuis deux décennies, cette rupture depuis l'été 2012 ne se fait cependant pas au même rythme à l'ONU, à Washington, à Londres ou à Stockholm, relèvent analystes et diplomates.

Le Rwanda, longtemps favori des bailleurs de fonds, a bénéficié "du sentiment de honte et de culpabilité du génocide" chez les diplomates américains, mais aussi britanniques ou onusiens, estime Richard Downie, du Center for Strategic and International Studies (CSIS), à Washington.

"Résultat, l'Occident était durant près de 20 ans dans une camisole de force", explique le spécialiste. Mais il y a moins de deux ans, "les Etats-Unis et les principaux donateurs se sont réveillés (...) pour porter un regard beaucoup plus critique sur Kagame".

Son confrère français André Guichaoua, expert auprès du Tribunal pénal international pour le Rwanda, confirme que Washington a pris ses distances.

"Les Etats-Unis ont longtemps estimé que le Rwanda était l'acteur clé de la stabilité dans la région. Ils considèrent maintenant qu'il est lui aussi un facteur de déstabilisation", constate le sociologue.

De fait, le régime Kagame est régulièrement accusé de soutenir des groupes armés rebelles dans l'est de la République démocratique du Congo. Des rapports successifs de l'ONU depuis juin 2012 ont mis au jour l'appui militaire du Rwanda à la rébellion congolaise tutsi du M23 dans le Nord-Kivu, que Kigali a toujours nié.

Après avoir systématiquement fermé les yeux, la diplomatie américaine et des pays européens se sont ralliés à cette thèse et le secrétaire d'Etat John Kerry a même poussé en coulisses Kigali à lâcher le M23, jusqu'à le faire capituler en novembre.

Puis les Etats-Unis ont amplifié leurs critiques.

- Londres, soutien indéfectible de Kigali -

Le département d'Etat a dénoncé en janvier et en mars l'implication supposée du régime Kagame dans le meurtre d'un dissident rwandais en exil en Afrique du Sud et dans des tentatives d'assassinats sur d'autres. L'administration Obama a mis en garde Kigali sur le respect d'une "opposition politique pacifique" dans un système "démocratique".

Les Etats-Unis ont assorti leurs condamnations de sanctions - symboliques - en bloquant quelques centaines de milliers de dollars destinés à la formation de militaires rwandais.

L'Allemagne, les Pays-Bas et la Suède avaient déjà gelé leur assistance en 2012. Stockholm l'a reprise depuis, mais en critiquant "des tendances négatives concernant l'évolution démocratique et la liberté d'expression au Rwanda". La Norvège a divisé son aide par trois depuis 2007.

En revanche, Londres, soutien indéfectible de Kigali, "a encore du chemin à parcourir", souligne M. Downie.

Le Royaume-Uni "considère toujours le Rwanda comme devant rester le favori des bailleurs de fonds", critique le chercheur, dénonçant une "politique britannique, à l'égard du Rwanda, sous influence de Tony Blair", ex-Premier ministre britannique devenu conseiller spécial du président Kagame.

Pour le 20e anniversaire du génocide le 7 avril, Londres sera d'ailleurs représenté à haut niveau par son chef de la diplomatie, William Hague. Washington n'enverra que son ambassadrice à l'ONU Samantha Power, secondée par des cadres du département d'Etat.

Reste, à Washington, "une pointe de culpabilité" face au génocide, selon les termes de Richard Downie. D'abord chez Susan Rice, conseillère à la sécurité nationale à la Maison Blanche et qui y travaillait déjà il y a 20 ans sous la présidence Clinton. Mme Power, ex-journaliste et auteure d'un livre sur le génocide, fut tout aussi marquée par l'incapacité de l'Occident à arrêter les massacres.

Et Londres et Washington "ont une forme d'admiration pour le Rwanda qui s'est relevé de ce terrible traumatisme et, donc, encore un peu de réticence à critiquer Kagame", analyse M. Downie.

A l'ONU, malgré les rapports accusatoires, Kigali siège au Conseil de sécurité. "Les membres du Conseil sont toujours gênés, il y a toujours de la culpabilité à propos du génocide et les Rwandais jouent là-dessus", relève un diplomate.

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