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Syrie : derrière des images de la cruauté du régime

18/03/2014 05:58 EDT | Actualisé 18/05/2014 05:12 EDT

C'était il y a deux mois. À la veille de l'ouverture des pourparlers tant attendus entre opposition et régime syriens sous l'égide de la communauté internationale, un rapport détaillant un cruel et systématique régime de torture et d'assassinats dans les prisons du régime défrayait la manchette. À l'origine des images choquante, un policier militaire surnommé César. Il aurait passé plus d'un an à accumuler ce qui allait constituer l'essentiel du dossier incriminant.

Un texte de Marie-Ève Bédard Twitter Courriel

Des milliers de photos de corps mutilés et visiblement affamés avaient été remises aux trois enquêteurs qui ont passé au crible une preuve qu'ils ont décrite comme accablante de crimes contre l'humanité commis par le régime de Bachar al Assad. Faux répondait Damas qui a qualifié le rapport de politisé et manquant de professionnalisme. Dans une série d'entretiens accordés à Radio-Canada, des acteurs principaux offrent un éclairage approfondi de ce qui a mené à la rédaction du rapport et raconte que leur travail est loin d'être terminé.

C'est photo à la main que Ahmed Jarba, le président de la Coalition syrienne, s'était adressé à l'assemblée réunie pour les premières négociations directes entre le régime syrien et l'opposition en exil à Montreux, en janvier dernier. Brandissant l'image de corps inertes, émaciés jusqu'à la mort, Ahmed Jarba présentait aux différents représentants d'États invités la principale demande de l'opposition qu'il représente: le départ de Bachar al-Assad et de son régime, de gré ou de force.

Ces images avaient été révélées au monde entier quelques jours auparavant, dans un rapport produit par d'anciens procureurs internationaux à la réputation sans tache pour le compte du cabinet d'avocats londonien Carter-Ruck. Le régime syrien avait vite dénoncé le rapport, le qualifiant de fabrication partisane en soulignant que le Qatar, un pays qui soutient financièrement et militairement certains de groupes rebelles armés, avait financé le rapport.

En entrevue, David Crane, coauteur du rapport et ex-procureur en chef du Tribunal spécial pour la Sierra Leone qui a condamné le dirigeant Charles Taylor, réfute ces accusations. « Nous nous sommes lancés dans ce processus avec un regard lucide. Si à un moment, nous avions seulement pensé qu'il s'agissait de propagande ou de manipulation, nous y aurions mis fin immédiatement. »

Le mandat de David Crane et de ses collègues était clair et circonscrit: déterminer la crédibilité d'un homme et ses quelque 55 000 photos, la chronique d'une torture systématique au mains des geôliers du régime syrien dans la région de Damas. L'homme, dont la véritable identité est toujours jalousement protégée, a été surnommé César. Un policier militaire, il avait pour ordre de photographier les prisonniers morts en détention quand il a contacté un ami de l'opposition pour lui faire part de son désir de faire défection. Mais l'ami en question contacte Emadeddine al Rachid, un ancien doyen de la faculté des Sciences religieuses de l'Université de Damas.

Aujourd'hui au Mouvement National Syrien, un groupe islamiste modéré au sein de la Coalition de l'opposition, M. al Rachid voit une occasion unique et élabore un plan dont seules quelques personnes seront mises au courant. « Nous avons réussi à convaincre César qu'il représentait une occasion rare de documenter les crimes du régime, de bâtir une cause légale. »

Un pari risqué pour le policier qui a passé plus d'un an à accumuler du matériel dans la peur d'être découvert raconte Naïm Kosayyef, un membre de l'association qui a maintenant le dossier en mains.

« Plus on avançait, plus il y avait des peurs sur César parce que d'un côté il avait évidemment la peur que le régime s'aperçoive de ce qu'il était en train de faire et là c'était clair qu'il subirait le même sort que ceux qu'il était en train de photographier et de l'autre côté, il avait aussi la peur qu'avec sa carte militaire, des révolutionnaires ne tombent sur lui et ne le jugent, lui demandant pourquoi il n'avait pas encore fait défection. »

Pendant plus d'un an, d'octobre 2011 à la mi-juillet 2013, César obéi aux ordres de ses supérieurs dans la police militaire et documentent environ 11 000 décès. Les photos ont été prises dans deux hôpitaux militaires de Damas, Mezzeh et Tichrine, jusqu'à que ce que César, épuisé et apeuré, n'arrive plus à tenir le coup. Il fait part de ses craintes à Emadeddine al Rachid.

« Des supérieurs lui ont demandé de former un jeune photographe à faire son travail. Il a compris qu'on voulait le remplacer et qu'il se retrouverait parmi les cadavres à être photographiés. Nous avons alors orchestré sa fuite. »

Dans leur rapport, David Crane et ses collègues concluent que les quelque 55 000 photos exfiltrées par César sont authentiques et qu'elles dépeignent un régime de torture systématique à « l'échelle industrielle » dans les prisons du régime. Les quelques photos qui ont été publiées avec le rapport ne montrent qu'une infime partie des supplices évoqués: électrocution, lacération, strangulation, mutilation, etc.

« Ces photos sont absolument authentiques. On ne peut pas truquer des images comme ça. Si nous avions cru qu'elles puissent avoir été truquées ou manipulées, nous aurions pas poursuivi l'enquête. Mais César s'est révélé très crédible et comme me l'a souligné un des anthropologues légistes qui travaillait avec nous, il serait plus difficile de simuler un atterrissage sur la lune que d'y atterrir. C'est pareil pour ces photos. »

Fort de ces conclusions des enquêteurs, Emadeddine al Rachid et un groupe limité de collaborateurs frappent aux portes de la communauté internationale pour obtenir justice. « Ce que nous voulons, c'est que le Tribunal pénal international se saisisse du dossier. Nous savons qu'il faudra beaucoup de temps, mais c'est ce que nous voulons. Ce n'est pas une question politique, mais strictement humanitaire. »

Pour appuyer leur démarche juridique, les quelques initiés qui ont accès au dossier complet des photos tentent de retracer les familles de ceux qui demeurent pour le moment anonymes, une tâche redoutable explique Naïm Kosayyer.

« D'abord, il y a un travail d'archivage. Pour chaque photo, on essaie de savoir un peu plus d'information sur la personne. D'où vient-elle? Est-ce qu'on peut déterminer l'âge? Sur les photos, il y a des vieillards, il y a des femmes, il y a des enfants. La banque d'images est énorme alors pour l'instant, on demande aux familles qui pensent avoir son fils ou son proche mort dans les prisons syriennes, qu'ils envoient une photo pour que nous on essaie de voir si on ne peut pas trouver. Il n'y a pas vraiment une démarche systématique. On est à la recherche d'un logiciel de reconnaissance faciale qui pourrait nous permettre trouver des ressemblances. Sur 55 000 photos, si le logiciel nous dit il y en a 15 qui présentent une ressemblance, il n'y a plus qu'à regarder parmi 15 photos. Maintenant, il y a bien au moins 40 % d'images où le visage est tellement esquinté que le logiciel ne pourrait de toute façon rien faire. »

Jusqu'ici, ces efforts ont permis d'identifier 32 personnes sur 11 000. Emadeddine al Rachid dit avoir regardé chacune des photos. « Le plus dur, c'est quand j'ai reconnu un de mes anciens étudiants à la faculté. Je n'ai pas osé le dire à ses parents. J'ai vu des corps tatoués du portrait de Bachar al Assad, j'ai vu des enfants, des femmes. Au début, je ne dormais plus. J'étais hanté par tous ces fantômes. Je laissais toutes les lumières allumées la nuit. »

Mais peu importe, le temps qu'il faudra y consacrer, Emadeddine al Rachid, est déterminé à poursuivre les efforts. « Ces cadavres ne sont que des numéros pour l'instant. Il faut leur redonner leur nom et leurs familles ont le droit de savoir ce qui s'est passé et surtout, elles ont le droit d'obtenir justice. »

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