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Riche mais insatisfaite, la Corée s'emballe pour un film idéaliste et combattant

13/03/2014 01:15 EDT | Actualisé 12/05/2014 05:12 EDT

Le film retrace les débuts de la démocratie en Corée du Sud avec pour héros un avocat devenu président. Son immense succès au box-office traduit selon certains la nostalgie pour une période agitée mais empreinte d'idéalisme, dans ce pays conservateur.

La présidente en fonction, Park Geun-Hye, issue du parti de droite, est au pouvoir depuis un an et bénéficie d'une majorité d'opinions favorables, grâce notamment à sa politique étrangère.

Mais au cinéma, c'est l'épopée d'un autre président, nettement de gauche celui-ci, qui attire les foules.

"The attorney" (l'avocat) suit la transformation d'un jeune avocat ambitieux, spécialisé dans les affaires fiscales, qui abandonne sa position confortable pour défendre un groupe d'étudiants accusés à tort de sédition.

Le scénario s'inspire de faits réels, au début des années 80, et le héros rappelle immanquablement Roh Moo-Hyun, avocat qui s'est spécialisé dans la défense des droits de l'Homme, avant de présider le pays de 2003 à 2008.

Depuis sa sortie le 18 décembre, le film a été vu par plus de 11,5 millions de personnes (pour une population de 50 millions). En à peine plus d'un mois, il a été propulsé parmi les plus grands succès du cinéma sud-coréen.

Le personnage principal est joué par une star du pays, Song Kang-Ho, et le scénario de l'avocat qui abandonne une vie privilégiée pour défendre les plus vulnérables a tout pour plaire au public.

Mais pour la presse et les critiques de cinéma, ce film a sû aussi répondre au désenchantement et à la lassitude de la population, face à une société très matérialiste après des décennies de "miracle" économique.

Roh Moo-Hyun a laissé un héritage controversé. Agitateur idéaliste, mais doté d'un solide bon sens et séduisant par sa simplicité, il a mené un gouvernement de gauche pendant cinq ans.

Quelques mois après son départ --la Constitution sud-coréenne n'autorise qu'un seul mandat--, il se suicide en sautant dans le vide, alors qu'une enquête pour corruption menace de mettre en cause ses proches.

Lors des derniers mois de son mandat, sa cote de popularité était au plus bas, mais son suicide a causé un électrochoc dans le pays, et sa tombe, dans un petit village de campagne, reçoit des milliers de visiteurs chaque mois.

- Un sentiment d'injustice -

"L'Attorney" se concentre autour de "l'affaire Burim": l'arrestation de 22 étudiants et ouvriers sous des prétextes fallacieux, vraisemblablement à l'instigation du dirigeant d'alors, Chun Doo-Hwan, arrivé au pouvoir à la faveur d'un coup d'Etat et qui voulait jeter le discrédit sur le mouvement pro-démocratique.

Roh était un des avocats de la défense lors du procès. Après avoir avoué sous la torture, 19 des accusés ont été condamnés à des années de prison.

Elu président vingt ans plus tard, Roh a été remplacé par un dirigeant conservateur. Depuis début 2013, le pays est dirigé par Park Geun-Hyee, fille de l'ancien dictateur des années 60 et 70, Park Chung-Hee, dont le souvenir divise la nation.

Me Park jouit d'une bonne cote de popularité, ternie cependant par un scandale d'espionnage: des barbouzes sont soupçonnés d'avoir orchestré une campagne de calomnie contre le chef de l'opposition avant la présidentielle de fin 2012.

Et le ralentissement économique aggrave les inégalités sociales, dans un pays devenu riche très rapidement et dont les traditions ont dû laisser la place à un modernisme aigü.

Dans ce contexte, "The attorney" a fait mouche.

"Ce genre de film (politique), habituellement, n'est pas facile à vendre. Mais le gouvernement en place a fait tout ce qu'il fallait pour qu'il devienne un énorme succès", estime, ironique, Chin Jung-Kwon, un commentateur classé à gauche.

Pour le parti de la présidente, le Saenuri, "il s'agit d'une pure oeuvre de fiction".

Des films tels que "The attorney" sont la preuve d'une orientation de gauche quasi universelle dans les cercles culturels, juge le quotidien conservateur, Chosun Ilbo.

"Certains réalisateurs de gauche, inspirés par le succès (du film), sont sans doute occupés à peaufiner leurs scénarios, avec dans leur viseur l'élection de fin 2017", grince-t-il.

Pour le réalisateur, Yang Woo-Seok, "le succès que remporte le film ne peut pas s'expliquer seulement par ses qualités". "Je crois que beaucoup de jeunes Sud-Coréens ont un sentiment d'injustice et qu'ils ont vu dans notre film une façon d'exprimer leur frustration".

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