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Rwanda: au procès de Paris, visions opposées d'un quartier dans le génocide

01/03/2014 04:45 EST | Actualisé 30/04/2014 05:12 EDT

Kiyovu-les-riches, quartier cossu de Kigali peuplé d'expatriés et de notables du régime, a-t-il été un havre préservé dans la tourmente rwandaise de 1994, ou un endroit où l'on ne pouvait ignorer le génocide en cours ?

Pascal Simbikangwa, premier Rwandais jugé en France en relation avec le génocide, s'accroche à la première hypothèse. Mais six gardiens de maison, membres du petit peuple transformé en massacreurs ou massacrés, ont témoigné du contraire pendant la quatrième semaine de son procès aux assises de Paris.

L'action se déroule dans un quadrilatère d'environ cent mètres sur trois cents, à flanc de colline. Trois rues, du roi Baudoin, du député Kayuku, du député Kamuzinzi. Il y a là l'ambassade d'Allemagne, la délégation européenne, l'OMS... Des expatriés, des gros commerçants, quelques huiles du régime, comme le beau-frère du président, Protais Zigiranyirazo, dit "Z". Et le capitaine Simbikangwa.

Pour ce dernier, à Kiyovu on pouvait ignorer les massacres, surtout si comme lui on sortait peu.

Certes il y avait "la guerre" depuis l'assassinat du président hutu Juvénal Habyarimana le 6 avril au soir, alors on entendait souvent crépiter des armes.

Mais au-delà du "chaos" dans lequel était plongé le pays, des "représailles" prévisibles contre les Tutsi, pas moyen de deviner le génocide. D'autant que lui n'a jamais vu un cadavre pendant ces 100 jours au cours desquels 800.000 personnes, majoritairement tutsi, ont été massacrées.

Après l'attentat, les militaires et miliciens "interahamwe" fidèles au régime ont pris le contrôle du quartier, racontent au contraire les gardiens. Eux étaient coincés sur place, à protéger les maisons "des Blancs", leurs employeurs, évacués par la force de l'ONU qui n'a pu empêcher le drame.

Alors, les militaires ont réquisitionné les gardiens pour tenir les "barrières", qui devaient prévenir l'attaque attendue de la rébellion et le passage des "inyenzi", les cancrelats comme on appelait les Tutsi.

"Simbikangwa nous disait qu'aucun inyenzi ne devait entrer à Kiyovu", explique Diogène Nyirishema.

"On se disait qu'à tout moment on pouvait mourir, on avait peur. Tout le temps des véhicules des travaux publics remplis de corps remontaient la route", se souvient Emmanuel Kamango.

- "Il pleuvait sur elle" -

Tous ont été marqués par un même épisode, dans lequel aucun n'implique l'accusé. L'attaque par des militaires et miliciens de la maison de Jeannine, une Belgo-Rwandaise qui avait fui, laissant son domicile à quelques proches.

"Un vieux et trois filles" y sont morts, se contentent de dire les gardiens hutu, dont plusieurs reconnaissent avoir tué aux barrières et ont été condamnés après le génocide par des tribunaux populaires.

Mais Isaïe Harintinwari, Tutsi, qui doit la vie à Simbikangwa qui l'avait pris sous sa protection, s'étrangle en racontant ce qu'il a vu chez Jeannine. "Il y avait une fille dans la cour. Ils avaient enfoncé une épée dans son sexe. Ils l'ont laissée au soleil. Il pleuvait aussi sur elle. Elle est devenue toute noire".

Dans ce déchaînement de violence, ces supplétifs équipés seulement de gourdins et machettes s'inquiètent. Ils veulent des armes en cas d'attaque rebelle. Là encore, tous convergent. Lors d'une réunion sur "la sécurité" locale, le capitaine Simbikangwa, ancien de la garde présidentielle, a accepté de fournir des fusils.

Selon leur position dans le quartier, où on évitait au maximum de circuler, certains les ont vus sortir de chez lui, d'autres en ont reçu de ses mains, d'autres l'ont seulement entendu dire. Mais tous sont d'accord. Pascal Simbikangwa était un homme important, il a armé les barrières et ne pouvait ignorer ce qui se passait à quelques mètres de son domicile.

L'accusé s'insurge, multiplie les explications, accumule les détails. Et au final reprend en boucle un argument. Les témoins sont des "cultivateurs de preuves", des "menteurs", des "comédiens", intimidés ou endoctrinés par Ibuka, l'association officielle des victimes au Rwanda.

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