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Au coeur du scandale, Erdogan en fâcheuse posture à la veille des municipales

01/03/2014 12:45 EST | Actualisé 30/04/2014 05:12 EDT

A un mois d'un scrutin local crucial, le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan semble plus fragile que jamais, désormais directement mis en cause dans un scandale de corruption qui menace son règne sans partage sur le pays depuis douze ans.

Malmené depuis la mi-décembre par l'inculpation de dizaines de proches soupçonnés de malversations, l'homme fort de Turquie pensait avoir repris la main à grands coups de purges de policiers et de magistrats et en imposant, au mépris des critiques, des lois renforçant son emprise sur l'appareil judiciaire ou internet.

Mais la diffusion sur le web d'une série d'écoutes téléphoniques compromettantes est venue lui porter un nouveau coup, peut-être fatal.

"Même si un doute subsiste sur leur authenticité, ces enregistrements ont changé la donne en impliquant personnellement le Premier ministre", note Sinan Ulgen, du Centre d'études sur l'économie et la politique étrangère (EDAM) d'Istanbul, "cela aura forcément un impact sur sa popularité".

Depuis lundi soir, le pays se passionne pour ces conversations présumées entre le Premier ministre et son fils Bilal, diffusées au rythme d'un feuilleton quotidien.

Dans la première, la plus spectaculaire, M. Erdogan lui ordonne de se débarrasser rapidement de dizaines de millions de dollars, deux heures après le coup de filet policier qui a lancé l'affaire: "tu fais sortir tout ce que tu as chez toi". "Nous avons encore 30 millions d'euros que nous n'avons pas pu dissoudre", lui répond Bilal.

Sa diffusion a fait l'effet d'une bombe. L'opposition, qui n'en demandait pas tant, a exigé la démission immédiate du chef du gouvernement, requalifié en "Premier voleur". Et la rue s'est remise à gronder pour dénoncer la "corruption généralisée" du régime.

Son cabinet, puis M. Erdogan lui-même, ont immédiatement dénoncé un "montage immoral" et pointé du doigt, une nouvelle fois, la "conjuration" ourdie contre lui par les "traîtres" de la puissante confrérie du prédicateur musulman Fethullah Gülen, élevés au rang d'ennemi numéro 1 du pays.

Mais pour de nombreux observateurs, le mal est fait, et la rhétorique de plus en plus virulente du Premier ministre, jour après jour, n'y changera rien.

- Référendum -

"S'il ne peut pas donner d'explications convaincantes à toutes ces preuves, ce feuilleton va se transformer en une crise qu'il ne pourra plus contrôler", pronostique Kerem Oktem, du Centre d'études européennes de l'université britannique d'Oxford.

Ancun sondage n'a été publié depuis le début de cette "guerre des écoutes", mais tous ceux réalisés depuis le 17 décembre ont noté la chute de la popularité de M. Erdogan, déjà écornée par la répression de la fronde antigouvernementale de juin 2013, et le net fléchissement de son Parti de la justice et développement (AKP).

La dernière enquête Metropoll publiée il y a un mois situait à l'AKP 36,3% des intentions de vote en cas de législatives anticipées, bien loin des 50% obtenus en 2011.

Tous les regards sont donc tournés vers le scrutin municipal du 30 mars qui, dans ce contexte électrique, fera office de référendum. Avec, en point d'orgue, le sort de villes symboliques tenues par le régime comme Istanbul et Ankara et, surtout, le score national du parti au pouvoir.

"La faction conservatrice et nationaliste de l'AKP est très en colère contre le Premier ministre", remarque Mehmet Akif Okur, professeur à l'université Gazi d'Ankara, "si l'AKP réunit moins de 40% des voix, nous pourrions assister à des démissions massives qui pourraient menacer le parti et son chef".

Certains renvoient toutefois leur verdict sur l'avenir politique de M. Erdogan à la présidentielle d'août, à laquelle il pourrait se présenter, et à la situation économique.

"Il reste l'homme politique le plus populaire du pays", souligne M. Ulgen, "mais si la croissance continue à se retracter, cela pourrait le gêner dans sa course à la présidentielle car il a fait du progrès économique du pays sa principale réussite".

D'autres, comme l'universitaire Ahmet Insel, jugent déjà que "Tayyip" a déjà perdu la bataille. "Il est devenu la principale source d'instabilité de ce pays", juge le professeur de l'université Galatasaray d'Istanbul, "quel que soit le résultat du scrutin municipal, sa légitimité sera toujours remise en question".

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