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Procès Rwanda: au coeur du "terroir présidentiel", un génocide comme une évidence

26/02/2014 02:41 EST | Actualisé 27/04/2014 05:12 EDT

"A ce moment-là tout le monde était obligé de participer. Tout le monde avait son jour". Là-haut, dans le nord-ouest du Rwanda, autour de Rambura, en plein "terroir présidentiel", le génocide c'était comme une évidence, pour les bourreaux comme les victimes.

Rambura, c'est le village natal du président hutu Juvénal Habyarimana. Les principaux dignitaires du régime sont originaires de la région, ils y ont tous leurs maisons. Alors quand ils disent que les Tutsi sont responsables de l'attentat qui a coûté la vie au président le 6 avril 1994 et qu'il faut les tuer, personne ne se pose de questions.

Théoneste Marijoje avait alors 22 ans. Vingt ans plus tard il vient témoigner devant la cour d'assises de Paris qui juge Pascal Simbikangwa, premier Rwandais jamais jugé en France en lien avec le génocide, lui aussi originaire de cette même région.

L'avocat général Bruno Sturlese vient de s'étonner. C'est la première fois que le témoin reconnaît avoir lui-même tenu l'une des "barrières" où étaient filtrés les Tutsi, principales victimes du génocide. "Tout le monde avait son jour".

"Ce n'était pas possible qu'il y ait un ordre des autorités et que toi, simple citoyen, tu ne l'exécutes pas", renchérit Jean de Dieu Bihintare, 52 ans aujourd'hui, qui était membre du parti présidentiel, le Mouvement révolutionnaire national pour le développement (MRND) et "ne le renie pas".

Or l'ordre était venu. Très clair. "Barrer la route à l'ennemi" tutsi. "Eliminer l'ennemi où qu'il soit". Les notables du coin avaient convié les habitants à une réunion pour donner les consignes. Le capitaine Simbikangwa, notable en tant qu'ex-officier et parent certes éloigné du président, nie y avoir participé, comme l'en accusent les témoins.

"Il a dit qu'il fallait tuer les Tutsi", dit Théoneste Habarugira, agriculteur. Et "effectivement j'ai tué des gens sur ces barrières", d'autant plus facilement que les pièces d'identité mentionnaient alors l'ethnie. "On demandait les cartes d'identité et quand ils montraient Tutsi, alors on tuait. Ailleurs on les poursuivait".

- Bistrot du peuple Hutu -

"Le lendemain (de la réunion), on nous a montré les endroits où les barrières devaient être érigées", raconte Jean de Dieu Bihintare. "On nous disait que nous devions aller aux barrières pour assurer notre propre sécurité".

L'animosité venait de loin. Dans un "cabaret" (café) du village de Kibihekane, tenu par un "bourgmestre-adjoint" (adjoint au maire) on avait écrit au mur "Bistrot du peuple Hutu et Twa" (une minorité bantoue), se souvient Théoneste Marijoje.

C'est encore dans ce "terroir présidentiel" que le régime avait caché les armes lourdes qu'il voulait soustraire à la vue de la Minuar, la force des Nations unies qui échoua à prévenir ou empêcher les massacres. Pour partie dans la résidence même du président, explique le témoin.

Gaspard Gatambiye vient aussi de la région. Mais lui, il est Tutsi. Quand le 8 avril, il a croisé des fuyards qui disaient qu'on tuait les Tutsi, il les a rejoints. Sans plus réfléchir, sans repasser chez lui. Une grande partie de sa famille a été tuée.

Il vit toujours dans la région, où il croise des parents de Pascal Simbikangwa, y compris à l'usine de thé où il travaille. "Aujourd'hui je suis à Paris et sa famille sait que je suis ici". Est-il inquiet? "Beaucoup". D'ailleurs il n'a rien à dire sur le rôle de l'accusé en avril 1994.

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