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Même si "la crise est totale", les cours reprennent à l'université de Bangui

25/02/2014 07:51 EST | Actualisé 27/04/2014 05:12 EDT

Malgré les tirs qui secouent toujours Bangui, les blindés dans les rues, Rosette a repris le chemin des locaux délabrés de l'université: "Je suis contente. Je me retiens de tout esprit de vengeance contre les musulmans mais c'est difficile".

Dans les allées en terre battue de l'université de la capitale centrafricaine, devant les bâtiments des salles de classe de deux ou trois étages en briques rouges et béton jauni, le brouhaha des étudiants qui se retrouvent le matin a repris.

Jean bleu électrique et tee-shirt noir, Rosette Dimanche, 20 ans, étudiante en "banque, micro-finance et assurance", discute avec ses copines. "On est toutes contentes, on n'était pas revenues depuis le 5 décembre", dit-elle.

Les cours avaient été plusieurs fois interrompus après l'arrivée des rebelles Séléka à Bangui en mars 2013, lorsqu'ils avaient renversé le régime de François Bozizé. Puis ils ont complètement cessé début décembre, lorsque les affrontements entre miliciens anti-balaka (majoritairement chrétiens) et combattants Séléka (musulmans) se sont généralisés et ont dégénéré en tueries, quelques heures avant le déclenchement de l'opération française Sangaris.

"Dans ma classe, un étudiant a été égorgé par un Séléka, d'autres sont morts à cause de balles perdues", dit-elle en manipulant ses deux téléphones dans les mains. "Je me retiens de tout esprit de vengeance contre les musulmans mais c'est difficile car tout ça c'est à cause d'eux", dit-elle, un peu gênée.

- "Marre des tirs" -

La veille au soir, une fois de plus, Rosette a entendu des tirs dans son quartier de Gobongo. "Ces tirs j'en ai marre, mais c'est mon quotidien".

Dans un hall d'entrée de la fac, devant deux motos et un vélo garés à côté des escaliers, des fiches scotchées sur un tableau précisent la date de reprise des cours: "hydrologie, le 27 février", "cartographie, le 27 février", "Métallurgie, le 1er mars".

A l'étage, dans une salle marron sans lumière, toutes fenêtres ouvertes pour faire circuler l'air dans la chaleur étouffante, une vingtaine d'étudiants en génie civil sont assis derrière leur pupitres en bois pour écouter le cours d'électronique de leur professeur, Jean Mboliguipa.

"Je ne suis pas payé depuis cinq mois mais les jeunes m'ont demandé de venir faire cours. Il faut qu'on termine le deuxième semestre de 2012-2013", explique le professeur de 55 ans, chemise rouge et orange et petites lunettes sur le nez, comme si ce retard d'un an n'avait rien d'inhabituel.

Dans cette classe de 25 étudiants, il y a avait deux musulmans. "Ils sont où ?", demande le professeur aux élèves. "Ils sont rentrés chez eux", répondent-ils. Sous-entendu au Tchad.

- Professeurs sans salaires -

Jean Mboliguipa vit à Combattant, l'un des quartiers les plus dangereux de Bangui: "Il y a deux jours j'ai reçu des balles sur mon balcon";

Pour lui, "c'est important que les Français restent parce que sans eux ce serait difficile" mais il regrette que les soldats se cantonnent aux grands axes: "il faudrait qu'ils rentrent dans les quartiers".

Rosette aussi veut que Sangaris reste "mais pour désarmer les gens (...) Ils laissent trop aller les Séléka et les anti-balaka avec des armes dans les quartiers", estime-t-elle.

D'après le secrétaire général de l'université, Noël Ngoulo, les trois quarts des étudiants sont de retour depuis quelques jours "mais très peu de professeurs sont revenus", faute de paye. "Beaucoup vivent dans des camps de déplacés", dit-il. Et pour lui, "l'urgence absolue" c'est de les payer.

"Ici c'est la crise totale", acquiesce Wilfried Azireka, étudiant en première année. Il dit que tous ses cours ont disparu lorsque sa maison a été pillée par des Séléka. "J'hésite à arrêter les cours. De toutes façons plus personne n'est payé" dans le pays. Il dit: "j'ai l'esprit de vengeance mais on va laisser ça à Dieu, c'est lui qui nous vengera".

Rosette est plus confiante dans l'avenir. "Dans dix ans, je voudrais travailler dans une banque, avoir une famille, gérer ma propre vie", dit-elle dans un joli sourire. "Je sais que tout ça c'est possible, à une condition: que la paix revienne".

sj/mc/de

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