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Bravant les menaces, des talibans afghans "modérés" appellent à la paix

23/02/2014 12:45 EST | Actualisé 24/04/2014 05:12 EDT

Face à la menace d'une guerre sans fin en Afghanistan, un groupe de talibans "modérés" réclame aux chefs de la rébellion d'accepter enfin un dialogue de paix. Une audace qu'ils payent régulièrement de leur vie, mais accueillie à bras ouverts par Kaboul.

Lundi dernier, le taliban afghan Abdul Raqeeb, assis à l'arrière d'une moto conduite par un de ses élèves de l'école coranique, revenait paisiblement à son domicile de Peshawar, dans le nord-ouest du Pakistan, quand il a été abattu par deux inconnus. Un assassinat ciblé: l'élève n'a lui pas été touché.

Quelques jours plus tôt, le mollah Raqeeb avait participé à Dubai à une réunion de rebelles afghans favorables à l'ouverture d'un dialogue de paix rapide entre toutes les factions de leur pays, gouvernement de Kaboul compris, organisée par Agha Jan Motasim, qui fut comme lui ministre de l'ancien régime des talibans (1996-2001).

Raqeeb devait d'ailleurs repartir très vite à Dubai: des membres du Haut conseil pour la paix (HCP) du gouvernement afghan y étaient annoncés. De quoi susciter un espoir de relance du dialogue entre Kaboul et les talibans, actuellement dans une impasse qui fait craindre une sanglante guerre civile après le départ des soldats de l'Otan prévu à la fin de l'année.

Raqeeb a à la place rejoint la liste des dizaines de cadres talibans en exil assassinés ces dernières années au Pakistan, dont nombre de "modérés".

En façade, les talibans accusent les services secrets afghans ou américains. Mais en privé, il désignent régulièrement certains éléments des services secrets pakistanais et leurs alliés.

Le Pakistan est historiquement lié aux talibans, qu'il avait aidés en sous main à prendre le pouvoir à Kaboul en 1996. Et nombre d'entre eux se sont réfugiés chez lui après 2001.

Mais aujourd'hui, Islamabad, échaudé par la sanglante émergence de rebelles talibans pakistanais sur son sol, promet officiellement en Afghanistan "un processus de paix incluant toutes les factions", sans favoritisme. Comme Kaboul, et comme les "talibans modérés".

Mais une partie des services secrets pakistanais restent accusés de tout faire pour garder le contrôle du mouvement taliban afghan pour défendre leurs intérêts en Afghanistan.

"Tout taliban ouvert à la négociation sans le consentement du Pakistan peut devenir une cible. Le Pakistan n'est pas forcément contre des pourparlers de paix, mais en veut le contrôle", explique Thomas Ruttig du Réseau des analystes d'Afghanistan (AAN) à Kaboul.

Espérant surfer sur cette frustration, Motasim est passé à l'offensive la semaine dernière à Dubai en rassemblant selon ses proches "une trentaine de talibans venus d'Afghanistan et du Pakistan, dont 7 anciens ministres, 4 anciens diplomates et 8 commandants militaires".

Tous ont rappelé l'urgence d'un dialogue entre "toutes les factions afghanes", seule solution selon eux pour atteindre les deux objectifs talibans: "pacifier le pays" et faire ainsi "partir les forces étrangères".

L'initiative de Motasim a été saluée par le président afghan Hamid Karzaï, qui a dénoncé avec force l'assassinat de Raqeeb et a même dépêché deux hélicoptères de l'armée pour transporter la dépouille du mollah taliban de Kaboul à son village isolé du nord...

Dans la semaine, quatre membres du HCP, dont son secrétaire Masoom Stanikzai, se sont rendus à Dubai, où ils ont rencontré Motasim et trois autres cadres talibans. Après avoir hésité, le HCP a confirmé la rencontre samedi, ajoutant que les deux parties se sont mis d'accord pour "poursuivre les discussions en Afghanistan ou ailleurs" pour mettre fin au conflit.

Mais le plus dur reste à faire pour les "talibans modérés": convaincre le reste de la rébellion, toujours dirigée par le mollah Omar, et ses multiples clans d'abandonner sa doctrine officielle qui refuse jusqu'ici toute négociation de paix sans départ préalable de toutes les troupes étrangères.

Le commandement central des talibans n'a pas tardé à condamner l'initiative de Motasim, affirmant que ce dernier "ne peut représenter la rébellion" et que ses agissements sont "préjudiciable" au mouvement.

Il en faudra de toute façon beaucoup plus pour réussir la paix afghane. "Il faut rallier à une solution acceptable à fois les Afghans, talibans et autres, mais aussi les Américains, les Pakistanais...", note M. Ruttig.

Les Etats-Unis ont semblé faire un pas en avant vers les talibans cette semaine en évoquant pour la première fois un échange de prisonniers, une priorité des rebelles.

Mais leurs relations avec M. Karzai sont exécrables, et la relation américano-pakistanaise teintée de méfiance... Dans l'imbroglio actuel, plusieurs talibans de courant divers ont confié à l'AFP leur pessimisme, craignant de voir leur pays s'enfoncer dans une "guerre sans fin".

Les fidèles de Motasim restent eux motivés, à défaut d'être confiants. "On sait que la majorité des Afghans veulent la paix, et on va tout faire pour convaincre le plus de monde possible", dit l'un d'eux à l'AFP. Avant de marquer une hésitation: "Enfin... si on ne se fait pas tuer avant !"

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