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La puissance américaine émerge des décombres de l'Europe

21/02/2014 04:26 EST | Actualisé 22/04/2014 05:12 EDT

La suprématie du dollar et la domination des Etats-Unis sur l'économie mondiale se sont affirmées sur les ruines de l'Europe dévastée par la Première guerre mondiale, qui a brutalement mis fin à des siècles de mainmise européenne sur la planète.

En fait, les Etats-Unis sont déjà depuis la fin du 19e siècle la première puissance industrielle mondiale, et ont en 1913 un PNB par habitant supérieur de près de 30% à celui de la Grande-Bretagne, le plus riche des pays européens.

Mais, isolationnisme américain aidant, l'Europe demeure le principal banquier de la planète, avec la puissance politique qui va avec: à la veille de la guerre, les investissements extérieurs cumulés de la Grande-Bretagne, de la France et dans un moindre mesure de l'Allemagne représentent dix fois ceux des Etats-Unis, note l'historien français Antoine Prost.

La situation est totalement renversée cinq ans plus tard. L'Europe a été financièrement saignée par un conflit dont elle n'avait pas anticipé la durée et qui aura coûté cinquante fois plus que ne le prévoyaient les experts en 1914: l'historien et économiste français Alain Plessis estime le coût direct de la guerre entre 150 et 170 milliards de dollars pour les six principaux belligérants européens, soit 3 à 4 fois le montant de leur PNB. Et les Européens doivent désormais faire face aux coûts, immenses eux aussi, de l'après-guerre: reconstruction des régions dévastées, pensions des millions de mutilés, veuves de guerre et orphelins, reconversion industrielle.

- La moitié de l'or mondial -

Les puissances européennes ont perdu dans le conflit l'essentiel de leurs réserves d'or, au profit des Américains pour les alliés ou des pays neutres pour les empires centraux: de 1913 à 1919, les Etats-Unis doublent ainsi leurs stocks de métal précieux. Ils détiennent 40% de l'or mondial au sortir de la guerre, et 50% en 1923.

"Il ne fait guère de doute que la Première guerre mondiale, en modifiant durablement la répartition des réserves métalliques, est à l'origine de la suprématie internationale de la monnaie américaine qui aura marqué l'ensemble du 20e siècle", estime l'historien économiste français Olivier Feiertag.

Cette suprématie nouvelle est renforcée par le fait que les Etats-Unis sont devenus à l'issue du conflit le premier bailleur de fonds mondial, supplantant ses alliés européens qui lui ont emprunté plus de dix milliards de dollars pour financer leur effort de guerre.

"L'Europe est passée, entre 1914 et 1919, de créditrice nette du reste du monde à celle de principale débitrice", note M. Feiertag.

- L'Europe plombée par la dette -

La dette, extérieure mais aussi intérieure, va à l'inverse plomber durablement les économies européennes: le service de la dette publique contractée durant et après la guerre ainsi que les pensions aux victimes représentent ainsi 52% du budget de l'Etat français en 1931.

Cette situation, qui s'accompagne d'un gonflement démesuré des dépenses publiques, va alimenter une inflation généralisée, inconnue avant-guerre: les prix, qui durant le conflit ont doublé en France et en Grande-Bretagne et quadruplé en Allemagne et en Autriche-Hongrie, s'envolent au sortir de la guerre, affaiblissant définitivement les monnaies européennes à l'exception notable de la livre sterling anglaise.

La Grande-Bretagne a surtout investi avant-guerre en Amérique du nord, n'a pas à financer la reconstruction de son territoire épargné par la guerre, et a davantage recouru à l'impôt pour financer le conflit. Elle s'en sort donc mieux que tous les autres pays européens, mêmes vainqueurs comme la France où les destructions sont imenses et qui a perdu dans la tourmente l'essentiel de ses capitaux extérieurs -malheureusement investis en Europe centrale et en Russie.

Le franc perdra ainsi les deux tiers de sa valeur entre 1919 et 1928, tandis que le mark allemand s'effondre face à une hyperinflation qui plonge l'économie dans le chaos en 1922 et 1923.

- Les Etats-Unis au premier rang -

Les désordres économiques et monétaires s'installent aussi durablement dans la plupart des pays héritiers des empires vaincus: Russie bolchévique, Hongrie, Autriche, Tchécoslovaquie, Finlande...

En ruinant globalement l'Europe, le conflit aura "contribué à redéfinir la hiérarchie des puissances économiques mondiales avec au premier rang celle des Etats-Unis, selon des lignes globalement inchangées jusqu'à nos jours", note Olivier Feiertag.

Il a aussi "jeté les bases d'une économie d'endettement" à l'échelle mondiale, un modèle de développement toujours à l'oeuvre un siècle plus tard, relève-t-il encore.

La Première guerre mondiale "marque l'arrivée des Etats-Unis dans la vie internationale, dont non seulement ils ne sortirent plus mais où progressivement ils prirent la première place" au détriment de l'Europe, résume l'historien français Jean-Jacques Becker.

lma/phv

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