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En quoi la Grande Guerre a-t-elle changé le monde? Des historiens expliquent

21/02/2014 03:56 EST | Actualisé 22/04/2014 05:12 EDT

En quoi la Grande Guerre a-t-elle le plus changé le monde ? Les historiens John Horne, du Trinity College de Dublin, Gerd Krumeich, de l'Université de Düsseldorf, et Annette Becker, de l'Université de Paris-Ouest Nanterre, livrent leur lecture de l'héritage du conflit:

John Horne :

"La Première guerre mondiale est la grande catastrophe initiale qui déclenche toutes les révolutions du 20e siècle. Elle bouleverse tout le paysage idéologique mondial. Bolchévisme russe, fascisme italien, nazisme allemand ou démocratie wilsonienne sont nés de la guerre, et vont durablement polariser le monde. Les Etats-Unis font leur entrée sur la scène internationale et le monde cesse d'être centré sur l'Europe, même si beaucoup d'Européens mettront du temps à s'en rendre compte. Hors d'Europe, la guerre allume l'étincelle de la décolonisation: la perception par le monde colonial de l'importance de sa contribution à l'effort de guerre des vainqueurs, les principes de souveraineté nationale et d'autodétermination défendus par le président américain Wilson, le discours anti-impérialiste et universaliste des communistes bolchéviques, tout pousse les peuples colonisés à vouloir se libérer.

Le Proche-Orient moderne, avec ses conflits si profondément enracinés, naît du partage de l'empire ottoman par la France et la Grande-Bretagne, qui retardent l'indépendance promise pendant la guerre aux Arabes, alors que les Britanniques favorisent l'émigration juive en Palestine.

Dans des sociétés marquées par le deuil de millions de morts, on ressent surtout cette guerre comme une chute, après laquelle il est impossible de voir le monde avec le même regard qu'avant. En 1919, on imaginait que la violence et l'ampleur du conflit allait créer un monde nouveau et meilleur, qui pourrait rétrospectivement justifier les souffrances passées. Mais la Grande Guerre a créé plus de problèmes qu'elle n'en a résolus".

Gerd Krumeich:

"La Grande guerre a inventé et expérimenté toutes sortes de gigantesques machines à tuer. Elle a terriblement réduit le respect de la vie humaine. Quand on commence à compter les morts par centaines de milliers et par millions, la vie d'un individu ne vaut plus grand chose.

Les idéologies totalitaires de l'après-guerre sont de ce point de vue les héritières directes de la Première guerre mondiale. Il y a aussi le phénomène nouveau de millions de prisonniers qu´on place derrière des barbelés, préfiguration des camps de concentration et d'extermination qui deviendront la marque infamante du 20e siècle.

Sur le plan politique, la Grande Guerre démantèle les empires multinationaux, réduit le poids de l'Europe dans le monde, et ouvre la voie à la superpuissance américaine. En même temps, la révolution bolchévique annonce la polarisation du monde entre blocs idéologiques antagonistes".

Annette Becker:

"Le principal changement, c'est que la guerre devient totale. Quelles qu'aient été leur ampleur, leur cruauté, leur brutalité, les guerres étaient jusqu'alors largement limitées à ceux qui les faisaient. Désormais, la guerre va être partout. Il y a certes durant la première guerre mondiale encore plein de poches où la violence demeurera lointaine, même dans les pays belligérants, ce qui ne sera plus possible pendant la seconde guerre mondiale. Mais la guerre totale s'expérimente en différents endroits: les territoires occupés par les forces allemandes ou austro-hongroises, en Belgique, dans le nord de la France, les Balkans ou sur le front de l'est, deviennent des laboratoires du travail forcé imposé aux civils par les forces ennemies.

La violence faite aux populations est parfois aussi d'origine interne, comme en Russie, avec les évacuations forcées de tous les civils des zones de front sur un immense territoire. Elles ressemblent plus à des déportations et feront des millions de victimes. Et il y a aussi l'Empire ottoman, où la guerre totale se manifeste avec le génocide des Arméniens bien sûr mais aussi l'assassinat systématique de prisonniers de guerre, notamment indiens et britanniques, par des "marches de la mort" atroces qui préfigurent les pratiques des Allemands, des Soviétiques ou des Japonais durant la seconde guerre mondiale".

lma/phv

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