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Mariées aux visages peints: un rite cher aux musulmans bulgares de Ribnovo

13/02/2014 12:15 EST | Actualisé 14/04/2014 05:12 EDT

Visage peint derrière des guirlandes de paillettes, paupières fermées pour s'isoler du monde, Letve Osmanova, méconnaissable, célèbre son mariage dans le village musulman bulgare de Ribnovo, au fin fond de la montagne des Rhodopes.

Ce village de 3.500 habitants au sud-ouest du pays est le seul à maintenir vivante cette tradition ayant survécu aux politiques d'assimilation communistes d'avant 1989, ainsi qu'aux crises économiques qu'a traversées le pays le plus pauvre de l'Union européenne.

Endimanchés, les villageois assistaient le week-end dernier aux noces de Refat Avdikov et Letve Osmanova, âgés de 21 ans.

"Je suis fière de notre tradition si rare", déclare Letve en rougissant.

"Nous restons à Ribnovo: elle est couturière et moi garde forestier: il fait si bon près des sommets de la montagne", ajoute son futur époux Refat Avdikov.

Les mariés ne se permettent aucune manifestation de tendresse. Affublés d'un collier de billets de banque, ils appellent implicitement à la générosité des convives.

Ceux-ci ne boivent pas d'alcool. Ils dansent la ronde en attendant que la fête culmine, à l'issue de la seconde journée.

Deux tantes couvrent alors le visage de Letve d'une épaisse crème blanche sur laquelle elles collent des paillettes multicolores formant des fleurs. Des guirlandes argentées descendent devant le visage méconnaissable de la mariée, qui ressemble désormais à une poupée aux sourcils et aux lèvres dessinés.

Elle garde désormais les yeux fermés, car elle n'a plus le droit de voir personne.

Habillé "à l'européenne" en costume blanc et chemise noire, Refat s'efface à coté de la reine de la fête.

"Le visage est caché - à l'instar du voile dans la tradition chrétienne - pour la préserver à ce moment de transition entre la vie de jeune fille et celle de femme mariée", explique Evguenia Ivanova, professeur d'ethnologie à la Nouvelle Université de Sofia.

Ce n'est qu'en l'amenant chez lui que Refat lavera au lait le visage de Letve. Elle ouvrira les yeux après une bénédiction de l'imam, explique Moustafa Avdikov, oncle de Refat.

Saison des mariages

L'hiver est la saison des mariages à Ribnovo: il y en a eu une douzaine depuis novembre, d'autres suivront.

Les hommes travaillent dans la construction et l'agriculture notamment à l'étranger: Espagne, Portugal, Allemagne, Israël, Angleterre, Grèce. A leur retour l'hiver les célibataires ayant mis de l'argent de coté en profitent pour se marier.

"Nous sommes une société patriarcale, où la mère prépare la dot depuis la naissance de la fille", explique Nefié, une mère de famille 32 ans.

De nombreux habitants de Ribnovo se disent fiers d'avoir rétabli depuis une vingtaine d'années ces noces traditionnelles, oubliées ailleurs.

Car le pouvoir communiste, déjà hostile au christianisme orthodoxe dominant, était particulièrement dur envers les musulmans: il alla jusqu'à changer de force leurs noms par des patronymes slaves.

Minorité au sein de la minorité musulmane de Bulgarie, les Pomaks - descendants de Bulgares islamisés pendant la domination ottomane (14e-19e siècle) - sont "particulièrement attachés à leurs traditions et religion qui traduisent leur identité", note le professeur Ivanova.

En 1964, les policiers chargés du changement des noms furent accueillis à coups de pierres à Ribnovo avant d'accomplir leur tâche.

Méfiantes, les personnes âgées rechignent à évoquer les tentatives répétées d'assimilation depuis la fin du 19e siècle, marquées par l'interdiction de la tenue traditionnelle, des rites religieux ou des noms musulmans.

Sévié Béeva, 86 ans, fut "rebaptisée" Sofka en 1964. "Je n'allais plus au travail pour ne pas entendre ce nom. Heureusement qu'après le communisme j'ai pu rétablir le mien", témoigne-t-elle.

"Nous ne parlons pas aux jeunes de ces humiliations", ajoute Fatmé Kutchoukova, 82 ans.

Elle dit se réjouir de la renaissance des mariages traditionnels: ils "nous montrent tels que nous sommes: généreux et attachés à la famille".

vs/ilp/ob

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