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Le goût du pouvoir de la gauche radicale latino-américaine périlleux pour les institutions

11/02/2014 12:45 EST | Actualisé 12/04/2014 05:12 EDT

Parfois décriés pour leur exercice personnel du pouvoir, contempteurs des politiciens "traditionnels", les principaux dirigeants de la gauche radicale latino-américaine ont tous modifié ou interprété leur Constitution pour permettre leur réélection, affaiblissant ainsi les institutions démocratiques, estiment des analystes.

Dernier exemple en date, le président et ex-guérillero Daniel Ortega a promulgué mardi au Nicaragua une loi lui permettant de se faire réélire indéfiniment.

"La tendance actuelle à assouplir les restrictions à la réélection présidentielle est aujourd'hui associée à la gauche, mais ça n'est l'exclusivité d'aucune idéologie", analyse pour l'AFP Gabriel L. Negretto, professeur de sciences politiques au Centre de recherche et d'enseignement économique (CIDE) de Mexico.

"Le phénomène a débuté avec des présidents de droite ou de centre-droit promoteurs de réformes néolibérales", rappelle-t-il.

A partir des années 90, l'assouplissement de la limitation du nombre de mandats présidentiels avait déjà été sollicité, avec plus ou moins de réussite, par des présidents libéraux et conservateurs, comme Alberto Fujimori (Pérou), Carlos Menem (Argentine), Fernando Henrique Cardoso (Brésil) ou Alvaro Uribe (Colombie), entre autres.

Mais M. Negretto souligne que, ces dernières années, cette pratique est le fait de "présidents +bolivariens+" (du nom du héros de l'indépendance latino-américaine Simon Bolivar), à savoir Hugo Chavez (décédé en 2013), Rafael Correa en Equateur et Evo Morales en Bolivie (tous deux en fonctions depuis 2006), en plus de M. Ortega.

Leur maintien au pouvoir s'est parfois opéré au prix d'interprétations contestées des textes en vigueur, notamment en Bolivie et au Nicaragua. Plus ancien président en exercice sur le sous-continent, M. Morales entend même se faire réélire fin 2014.

Au Honduras, l'ex-président Manuel Zelaya, proche de Caracas, avait été renversé par un coup d'Etat en 2009, accusé notamment de vouloir amender la Constitution afin de briguer un second mandat. En Argentine, la possibilité d'autoriser la présidente Cristina Kirchner à effectuer un troisième mandat avait également été évoquée en 2013, avant d'être abandonnée.

Elus au cours des années 2000, lorsque la majorité de l'Amérique du Sud a basculé à gauche, les présidents "populistes" ont été "inspirés principalement par l'élection et le succès politique de Hugo Chavez (1999-2013)", dont ils ont toujours été d'indéfectibles alliés, explique à l'AFP Mariana Rodriguez, spécialiste de l'Amérique latine à l'Université Vanderbilt de Nashville (Etats-Unis).

Lors de la dernière période de démocratisation, après la chute des dictatures des années 70/80 et la fin de guerres civiles en Amérique centrale, "le maintien de la réélection non consécutive (introduite dès le 19e siècle), voire de règles encore plus strictes, comme la non réélection définitive, a été une réaction aux maux associés à la continuité présidentielle, tant sous les dictatures que dans des régimes pluralistes", rappelle M. Negretto.

Hormis Cuba, les seuls présidents latino-américains s'étant accordés la réélection illimitée sont Hugo Chavez (via un référendum en 2009) puis Daniel Ortega. M. Chavez a toutefois introduit la possibilité de révoquer le président à mi-mandat par un référendum populaire.

"Anti-démocratique"

Pour Gabriel L. Negretto, la réélection illimitée, "clairement régressive et anti-démocratique", est favorisée par "la faiblesse des institutions et des partis politiques" ainsi que par "l'éparpillement de l'opposition".

Mariana Rodriguez souligne, elle, "l'ironie" qu'il y a à utiliser "des méthodes autoritaires pour tenter de créer un système plus démocratique", quand bien même la volonté de ces dirigeants de chasser "les élites corrompues" pour "mieux servir le peuple, est justifiée".

Partisans de démocraties "directes" par opposition aux démocraties "représentatives", ces leaders toujours populaires justifient leurs pratiques en affirmant "tenir leur pouvoir de la volonté du peuple et non des représentations institutionnelles", déclare à l'AFP Federico Barriga du "think tank" londonien Economist Intelligence Unit.

Mais les risques pour les institutions et la "contradiction" entre les objectifs - représenter et défendre le peuple - et les moyens - la concentration du pouvoir - sont également relevés par Patricio Navia, enseignant à l'Université de New York et au Chili.

"Ils parlent de démocratie, mais ce sont des démocraties +personnalistes+, pas institutionnelles", juge-t-il.

Qu'ils soient de droite ou de gauche, ces dirigeants "partagent leur mépris des institutions et préfèrent concentrer le pouvoir, ce qui bien entendu fragilise les institutions démocratiques", ajoute-t-il, estimant que "les institutions devraient être plus fortes que les hommes".

D'autres enfin, comme M. Barriga, s'interrogent sur les risques d'effondrement courus par ces modèles politiques le jour où les gouvernants "n'auront plus les moyens de financer leurs politiques sociales ou clientélistes".

hdz/plh

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