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Les Sans-Terre poursuivent leur lutte dans un paysage transformé

10/02/2014 12:25 EST | Actualisé 12/04/2014 05:12 EDT

Une maigre production familiale de manioc au milieu de cultures de soja à perte de vue: cette vision illustre les changements vécus par l'agriculture brésilienne ces trente dernières années, forçant le Mouvement des paysans sans-terre (MST) à revoir aujourd'hui sa stratégie et ses revendications.

"Là-bas c'est l'agrobusiness et ici l'agriculture familiale. Nous on prend soin de l'environnement mais à côté, ils rasent tout", explique Vilmar Mota, 45 ans, dans un "assentamento" de Garapuava, à 230 km de Brasilia.

Les "assentamentos" sont des occupations de terre légalisées où ont été installées des familles de paysans dans le cadre de la réforme agraire.

Vilmar Mota a rejoint le MST il y a 10 ans, après avoir tenté sa chance dans l'orpaillage en Amazonie. Comme la plupart des Sans-Terre, il a passé plus de dix ans sous une tente en plastique dans un campement précaire avant d'être installé sur ce lopin de terre dont il est fier, avec sa compagne et leurs deux filles.

Ce lundi, 15.000 paysans participent à Brasilia au VIe Congrès du MST, qui doit réfléchir à la promotion d'un nouveau modèle de réforme agraire.

Né en 1984, à la fin de la dictature, le MST est devenu le principal mouvement social organisé du Brésil. Grâce au mouvement, quelque 350.000 familles ont obtenu des terres.

La stratégie du MST était jusqu'à peu d'occuper massivement les grandes fermes improductives pour forcer le gouvernement à distribuer des parcelles aux paysans pauvres.

Mais le monde rural a radicalement changé en 30 ans et le Brésil, pays des latifundiums improductifs, est devenu l'un des principaux producteurs et exportateurs d'aliments du monde.

Combattre l'agrobusiness

Aujourd'hui, les projets des 36 familles de l"assentamento" de Garapuava requièrent crédits et subventions qui tardent à arriver et nécessitent une véritable stratégie pour devenir concurrentiel dans un marché dominé par l'agrobusiness.

"Le programme (de distribution de terres) n'est pas mauvais mais le gouvernement est très lent", déplore M. Mota devant sa petite plantation de manioc, insuffisante pour une production commerciale.

Les nouvelles propositions de réforme agraire du MST visent toujours de lutter contre l'agrobusiness, mais le MST milite dorénavant pour une agriculture sans pesticides et réclame une stratégie pour assurer la subsistance de ceux qui ont obtenu des terres, explique Alexandre Conceiçao, un des responsables du MST.

Pour l'influent dirigeant du MST Joao Pedro Stedile, "distribuer la terre ne suffit plus", maintenant que "l'économie mondiale est dirigée par la finance internationale et que l'agrobusiness expulse les paysans des campagnes".

Selon lui, il faut créer des agro-industries et des coopératives pour augmenter les revenus des paysans.

"Le MST a été très important pour faire avancer la réforme agraire au Brésil et constitue une référence pour l'Amérique latine", rappelle Bernardo Mançano, de l'Université de Sao Paulo (UNESP).

"Mais la grande expansion de l'agriculture rend plus difficile l'occupation de la terre par de petits producteurs. Le MST va se voir obligé de développer les +assentamentos+ plutôt que d'occuper des terres", estime M. Mançano.

100.000 familles en attente de terres

Quelque 100.000 familles se trouvent toujours dans des campements précaires du MST dans l'attente d'être installées. L'arrivé au pouvoir de l'ancien président de gauche, Luiz Inacio Lula da Silva, avait rempli d'espérance le mouvement, dont il était un défenseur historique, mais ces espoirs ont été déçus.

Le MST accuse aujourd'hui la présidente Dilma Rousseff, qui a succédé à Lula, d'avoir "paralysé" la réforme agraire.

Le gouvernement "veut des +assentamentos+ productifs, intégrés à une économie de marché" et rejette l'idéologie socialiste et anticapitaliste du MST, affirme Denis Rosenfield, un philosophe critique du mouvement.

"Le MST a été vaincu par le développement d'une agriculture moderne au Brésil et n'a plus de raison d'être", martèle-t-il.

Le paysan Vilmar Mota réfute cette thèse: "le MST aborde les grandes déficiences du Brésil : la réforme agraire, l'agriculture familiale, l'éducation à la campagne. Ces problèmes sont loin d'être résolus".

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