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La liberté de la presse à nouveau en cause en Turquie après l'expulsion d'un journaliste

07/02/2014 10:08 EST | Actualisé 09/04/2014 05:12 EDT

Le gouvernement turc a ordonné vendredi l'expulsion d'un journaliste azerbaïdjanais coupable à ses yeux de l'avoir trop critiqué sur Twitter, suscitant une nouvelle vague de protestations contre sa volonté de museler les médias et de censurer internet.

Deux jours à peine après le vote d'une loi très critiquée renforçant le contrôle de l'Etat sur le web, Mahir Zeynalov a pris un avion dans la matinée de l'aéroport d'Istanbul à destination de Bakou (Azerbaïdjan), dernière victime en date de la guerre fratricide qui oppose le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan à ses ex-alliés de la confrérie du prédicateur musulman Fethullah Gülen.

Journaliste au quotidien Zaman, proche des réseaux "gülenistes", Mahir Zeynalov a été contraint de quitter le territoire turc sous escorte policière pour avoir "diffusé des tweets visant de hauts responsables de l'Etat", a rapporté son employeur.

Cette mesure, non confirmée officiellement, a été prise en vertu d'une loi qui permet d'expulser ceux "dont le séjour est préjudiciable à la sécurité publique", selon Zaman.

En cause, une série de messages sur le réseau Twitter, dans lesquels Mahir Zeynalov évoquait un mandat d'arrêt contre des personnalités soupçonnées de corruption, dont un homme d'affaires saoudien que les Etats-Unis soupçonnent de soutenir des groupes terroristes.

"Les procureurs turcs ordonnent à la police d'arrêter des proches d'Al-Qaïda, les chefs de la police nommés par Erdogan refusent d'obtempérer", y écrivait-il.

M. Erdogan lui-même a porté plainte contre le journaliste azerbaïdjanais, estimant que ses tweets constituaient des "insultes" et une "atteinte à l'honneur et la réputation", selon la plainte de ses avocats citée par Zaman.

Le Premier ministre et son gouvernement sont éclaboussés depuis la mi-décembre par un scandale de corruption sans précédent, dont il attribue la paternité à l'organisation de M. Gülen, très influente dans la police et la justice.

En réaction, M. Erdogan a procédé à des purges massives dans ces deux institutions.

"Nettoyage"

Depuis le début de cette affaire, le quotidien Zaman est devenu l'un des fers de lance de la contestation contre le pouvoir islamo-conservateur. "Nous craignons que (...) le départ forcé de Zeynalov n'impose une autocensure à tous les journalistes qui travaillent en Turquie", a redouté le rédacteur en chef de sa version anglaise, Bülent Kenes.

L'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) a, elle aussi, dénoncé un "nouveau revers pour la liberté de la presse en Turquie, déjà en piètre état".

"Le pouvoir mène une campagne inédite de nettoyage de l'appareil d'Etat, les journalistes n'y échappent pas", a renchéri le représentant de Reporters sans frontières (RSF) en Turquie, Erol Onderoglu interrogé par l'AFP.

La Turquie de M. Erdogan est considérée comme l'un des pays les plus répressifs contre la presse. Le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) l'a classée au premier rang mondial pour le nombre de journalistes emprisonnés, devant la Chine et l'Iran.

Le chef du principal parti d'opposition, Kemal Kiliçdaroglu, a, lui aussi, critiqué l'expulsion du journaliste de Zaman. "On ne doit pas pouvoir expulser un journaliste seulement pour un tweet", a-t-il lancé à Istanbul devant la presse.

"Un dictateur sans épaulettes peut bien essayer d'interdire (ce qu'il veut), il n'y arrivera pas", a assuré M. Kiliçdaroglu en visant le Premier ministre.

Le président du Parti républicain du peuple (CHP) en a profité pour dénoncer à son tour la nouvelle loi sur internet adoptée par le Parlement.

Jugé "liberticide" dans de nombreuses capitales étrangères, notamment Bruxelles et Washington, ce texte autorise l'autorité gouvernementale des télécommunications (TIB) à bloquer, sans décision de justice, les sites portant atteinte à la "vie privée" ou diffusant des informations "discriminatoires et insultantes".

Le ministre turc des Affaires européennes, Mevlut Cavusoglu, a précisé vendredi que ce pouvoir de blocage ne serait exercé qu'aux "seuls cas de prostitution, obscénité et abus sexuels pour les mineurs". Et il a exhorté les critiques à "prendre en compte tous les aspects du dossier avant de faire des déclarations publiques".

Plusieurs organisations ont appelé à manifester contre cette loi samedi soir à Istanbul.

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