L'ex-vice-président des Grues Guay Louis-Pierre Lafortune, accusé de gangstérisme au terme de l'opération Diligence, a profité de son contact avec Serge Marcil, un libéral de longue date, pour être introduit auprès de l'ancien ministre libéral du Revenu Jean-Marc Fournier en 2008.

Un texte de François Messier

C'est du moins ce que révèlent des écoutes électroniques présentées par la commission Charbonneau lors du témoignage que l'homme d'affaires a livré plus tôt cet automne. La levée partielle de l'interdit de publication qui frappe ce témoignage nous permet maintenant de raconter cet épisode.

Ces écoutes montrent que M. Lafortune a en fait réussi à obtenir un rendez-vous avec l'ex-ministre Fournier, quelques jours à peine après avoir participé à une activité de financement organisée à son bénéfice au 1000, de la Commune Est.

Radio-Canada a révélé l'an dernier que la Sûreté du Québec s'intéressait à ce cocktail de financement, organisé le 8 mai 2008 dans cet immeuble de condos de luxe, en raison de la présence de M. Lafortune.

Le cocktail avait été organisé par Serge Marcil, qui a été ministre dans le gouvernement libéral de Daniel Johnson (1994), directeur général du Parti libéral du Québec (1996-1998), puis chef de cabinet de Jacques Dupuis lorsque ce dernier était leader parlementaire du gouvernement Charest (2005-2006).

Une conversation téléphonique captée par les policiers le 9 avril 2008 révèle que M. Marcil est bel et bien celui qui a invité Louis-Pierre Lafortune à l'évènement. Il était alors vice-président au développement des affaires au sein de la firme de génie SMi International, dirigée par Bernard Poulin.

M. Marcil explique à son interlocuteur que malgré ce nouvel emploi, il demeure impliqué au sein du PLQ. « Je m'occupe plus du provincial, parce que c'est plus ma famille. [...] Je connais ben du monde au Parti libéral du Québec, plus qu'au Parti libéral du Canada » », explique celui qui a aussi été député fédéral de Beauharnois de 2000 à 2004.

Marcil enchaîne rapidement. « Qu'est-ce qui s'est passé dans ton dossier. Y a tu eu du nouveau? », demande-t-il à M. Lafortune, en faisant référence à un litige qui opposait alors l'homme d'affaires à Revenu Québec.

M. Lafortune lui répond que l'affaire est au point mort, même si des fonctionnaires ont eu « une commande du politique ». Il ajoute : « Si tu pouvais me trouver quelqu'un qui a du pouvoir, qu'on peut s'asseoir pis régler, moi, je pourrais régler ».

« Écoute, je vais regarder ça », lui répond Serge Marcil, avant que les deux hommes ne se donnent un rendez-vous. À la suggestion de M. Marcil, les deux hommes conviennent de se rencontrer dans quelques jours à la Cantina, un restaurant réputé pour être un point de rencontre du clan mafieux Rizzuto.

Avant de raccrocher, Serge Marcil lui tend une ligne. « Attends un p'tit peu là. Minute, minute. Quand on parle de Revenu là, Jean-Marc, le ministre, j'y organise un cocktail à Montréal. Ça te tente-tu de venir? » Lafortune lui répond du tac au tac : « M'a y aller ». Serge Marcil lui dit qu'il lui donnera son billet, coûtant 500 $, à la Cantina.

Un cocktail suivi d'invitations

La présence de Louis-Pierre Lafortune à ce cocktail semble avoir porté ses fruits. À sa sortie du 1000, de la Commune Est, l'homme d'affaires appelle un autre vice-président des Grues Guay, Denis Gauvin, pour lui faire un compte-rendu. Sa satisfaction est évidente.

« J'ai été à un ostie de beau 5 à 7, ça valait la peine », lui lance-t-il. « Y avait les deux ministres. Y avait le ministre du Revenu, Fournier, pis le Ressources naturelles », dit-il en référence à Claude Béchard.

« J'ai un rendez-vous privé avec le gars des Ressources naturelles prochainement. [...] Y m'invite à son bureau pis son assistante est venue prendre mon numéro pis toute. [Elle] a dit : tu vas avoir un entretien privé avec. Je voulais y parler des éoliennes, je voulais parler de notre contenu québécois. »

Louis-Pierre Lafortune avait alors investi 200 000 $ en actions dans le fabricant d'éoliennes AAER de Bromont, qui espérait obtenir des contrats du gouvernement du Québec. L'homme d'affaires se plaignait cependant que le gouvernement ne retenait pas les services de la compagnie.

« Fournier, ça fait une couple de fois que je le rencontre, mais là, j'avais Béchard, j'étais content en câline », lui lance-t-il.

Le 16 mai 2008, soit huit jours après le cocktail, M. Lafortune reçoit un appel du cabinet de Jean-Marc Fournier. « Je suis son attaché politique, pis je vais être présent aux rencontres lundi le 26 mai avec M. Fournier. Alors j'appelais pour savoir c'est quoi le but de la rencontre », lui dit un homme qui n'a pas été identifié par la commission.

L'homme d'affaires lui explique alors qu'il est « persécuté » par Revenu Québec, et que d'autres entrepreneurs et lui songent à intenter un recours contre le ministère. Il entend expliquer le tout au ministre Fournier en une quinzaine de minutes.

« Le résumé d'une phrase, là, c'est que j'ai un paquet de fournisseurs qui m'ont refusé les intrants », explique-t-il à l'attaché politique, après lui avoir précisé qu'il avait lui-même un « dossier problématique » au ministère.

« Voulez-vous me l'envoyer? ]...] Je pourrais le regarder peut-être avant la rencontre », lui offre l'attaché politique du ministre Fournier. « Bien sûr », répond M. Lafortune.

L'attaché politique se montre compréhensif. « Ça fait depuis octobre dernier que je travaille ici, mais je remarque effectivement au récent aperçu de créances fiscales les preuves [qu'ils] demandent sont pas mal exagérées. Alors si vous avez des exemples concrets, c'est certain que ça va me faire plaisir de les regarder. »

Une femme du bureau de Jean-Marc Fournier rappellera la secrétaire de M. Lafortune le 22 mai pour lui signaler que le rendez-vous doit être déplacé au 2 juin. « Je veux vraiment que vous lui dites qu'on est vraiment sincèrement désolé », insiste-t-elle.

Lafortune nie toute rencontre

Louis-Pierre Lafortune a cependant assuré à la commission Charbonneau que les rencontres évoquées précédemment avec les ministres Béchard et Fournier ne se sont jamais concrétisées.

Le bureau du premier ne l'a jamais rappelé, a-t-il dit, et son fiscaliste, Paul Ryan, lui a déconseillé d'aller rencontrer le ministre Fournier. « J'ai sûrement cancellé », a-t-il précisé au sujet de la rencontre organisée le 2 juin.

« J'ai eu un appel une semaine après, mais je ne veux pas que vous déduisiez que ça a été payant » d'aller au cocktail du 1000, de la Commune, a-t-il tenu à déclarer.

L'homme d'affaires a cependant dû admettre, après de nombreuses hésitations, qu'il avait profité du cocktail pour discuter des sujets qui l'intéressaient.

Avec le ministre Béchard, a-t-il indiqué, « j'ai sûrement pu lancer une phrase sur chacun des sujets qui m'intéressaient ». Quant au ministre Fournier, « probablement que je lui ai parlé de mon problème de TPS/TVQ », a-t-il admis.

Contre-interrogé par l'avocat du Parti libéral, Michel Décary, M. Lafortune a réitéré que son problème avec le fisc avait été réglé dans « les derniers mois ». « Ça n'a aucun rapport avec le parti au pouvoir », a-t-il assuré.

Me Décary a aussi fait ressortir que les services d'AAER n'ont jamais été retenus pour des contrats par le ministère des Ressources naturelles.

Jean-Marc Fournier est aujourd'hui whip de l'opposition officielle à l'Assemblée nationale. M. Béchard a pour sa part été emporté par un cancer, tandis que M. Marcil a perdu la vie dans le tremblement de terre qui a secoué Haïti en janvier 2010.

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  • Premier conseil général du Parti libéral du Québec présidé par Philippe Couillard depuis son élection à la tête du parti (Crédit Photo: PC)

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  • Premier conseil général du Parti libéral du Québec présidé par Philippe Couillard depuis son élection à la tête du parti (Crédit Photo: PC)

  • Premier conseil général du Parti libéral du Québec présidé par Philippe Couillard depuis son élection à la tête du parti (Crédit Photo: PC)

  • Premier conseil général du Parti libéral du Québec présidé par Philippe Couillard depuis son élection à la tête du parti (Crédit Photo: PC)