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La Bulgarie ne fait plus rêver ses anciens dissidents

20/01/2014 12:45 EST | Actualisé 21/03/2014 05:12 EDT

Une "démocratie incomplète", une "pauvreté catastrophique" : vingt-cinq ans après la chute du communisme, la Bulgarie ne ressemble que de loin au pays dont les dissidents rêvaient en 1989.

La liberté guidait alors les pas des intellectuels bulgares, quelle que soit leur tendance. Un quart de siècle plus tard, c'est l'amertume qui domine, comme en a témoigné un colloque ce week-end à Sofia.

On commémorait un événement méconnu à l'étranger: le 25e anniversaire d'une visite de François Mitterrand. Le 19 janvier 1989, le président français (1981-1995) avait convié une douzaine d'intellectuels à un petit-déjeuner à l'ambassade de France, et contribué ainsi à faire connaître la dissidence bulgare.

C'était 11 mois avant la chute du Mur de Berlin, mais bien peu alors voyaient venir l'événement qui précipiterait la chute du bloc soviétique.

Le dissident Jelio Jelev avait été de ceux placés dans la lumière par François Mitterrand. En août 1990, il est devenu le premier président démocratique de son pays.

A 78 ans, il juge aujourd'hui que "la transition économique n'a pas été effectuée comme il le fallait", et que "l'ancienne nomenklatura a gardé le pouvoir" dans ce domaine.

La Bulgarie a adhéré en 2007 à l'Union européenne, dont elle est le membre le plus pauvre. Quelque 1,5 million de Bulgares ont émigré depuis la fin du communisme, ramenant la population à un peu plus de 7 millions.

L'Europe guette aussi de près les progrès démocratiques du pays, en particulier concernant l'efficacité de la justice.

Mais pour Jelio Jelev, si "la démocratie est incomplète", c'est d'abord parce qu'elle "manque de bases économiques solides".

"Objectivement, la société a évolué, mais la plupart des gens évoquent un échec personnel", note Ivaïlo Znepolski, le directeur de l'Institut de recherches sur le passé récent. "Les Bulgares associent le passage vers l'économie de marché à des détournements de fonds et des règlements de compte sanglants entre nouveaux riches".

Pour Alfred Foscolo, un ancien prisonnier politique âgé de 71 ans, "la Bulgarie est demeurée à l'étape de la perestroïka, sans vraiment devenir un Etat de droit". Le terme russe décrit la transformation des sociétés communistes de l'Europe de l'Est après l'arrivée au pouvoir à Moscou de Mikhaïl Gorbatchev, en 1985 : rétrospectivement, la première phase du grand changement.

Le metteur en scène Angel Wagenstein, un socialiste de 90 ans, s'indigne de "la corruption et du pillage de biens publics par des privatisations aveugles (...) Nous avons acquis la liberté de la parole, mais comment peut-on être libre quand la pauvreté est catastrophique ?".

"Malgré la dissolution du bloc soviétique, homo soviéticus demeure", réplique le professeur Znepolski : "Il n'a pas compris les erreurs du passé, et il espère toujours la société idéale promise au temps du communisme".

La société bulgare ne tient pas les promesses des anciens dissidents, mais elle n'est pas inerte sur le plan démocratique.

Le pays a ainsi connu deux séries de manifestations massives en 2013. Les premières prenaient pour cibles la pauvreté et la corrution. Elle ont entraîné la démission du gouvernement conservateur de Boïko Borissov.

Le technocrate Plamen Orecharski lui a succédé après des élections anticipées en mai, avec le soutien des socialistes. De nouvelles manifestations ont bientôt suivi, accusant le nouveau pouvoir d'être lié à l'oligarchie. Elles se poursuivent sporadiquement depuis l'automne.

vs/cs/jr

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