POLITIQUE
14/01/2014 09:16 EST | Actualisé 16/03/2014 05:12 EDT

Commission Charbonneau: La chute, abrupte, du « dieu » Lavallée

CEIC

Guy Gionet soutient s'être inquiété du risque que posait à la réputation du Fonds la présence de certaines personnes dans des dossiers de la SOLIM. Mais Jean Lavallée lui a bien fait comprendre que son rôle de PDG se limitait à obtenir du rendement. Jean Lavallée paiera finalement le prix pour ses « dossiers toxiques » lorsque les médias braqueront leurs projecteurs sur ses liens avec Tony Accurso et Denis Vincent.

Un texte de Bernard Leduc

Jusqu'à la crise médiatique du printemps 2009 qui le contraint à retourner sa veste, Guy Gionet, donc, a obéi. « M. Lavallée, pour mettre en contexte, c'est quand même un dieu - le terme est un peu fort - à la FTQ et au Fonds », a affirmé l'ex-PDG de la SOLIM, soulignant que Jean Lavallée est un de ceux qui a fondé le Fonds. « M. Lavallée se positionnait très bien comme mon patron immédiat, en autorité sur moi », ajoute-t-il.

Il estime que s'il avait voulu confronter davantage le président du C.A. de la SOLIM sur le risque posé à la réputation du Fonds par certains individus, il aurait été contraint de démissionner.

« Il avait l'autorité, mais pas le caractère! » — La commissaire France Charbonneau sur Guy Gionet

M. Gionet dit l'avoir notamment constaté dans la foulée de la tentative de meurtre contre Tony Magi, à l'été 2008. La SOLIM n'était pas alors engagée avec cet individu lié à la mafia, mais avec ses deux frères. Lex-PDG de la SOLIM aurait alors fait valoir à Jean Lavallée qu'il serait plus sage, dorénavant, de fouiller davantage le passé de certains partenaires, dans un contexte où les révélations sur des individus se multiplient dans les médias.

« Il a l'autorité de décider si on fait autre chose ou pas. Il a décidé que non. » — Guy Gionet sur Jean Lavallée

Incidemment, le dossier Magi rebondira au début 2009. Guy Gionet est alors confronté à la résistance de Tony Accurso qui refuse désormais de faire affaire avec les frères Magi dans un projet de la SOLIM à LaSalle, ayant appris que Tony Magi s'était joint à eux.

La SOLIM laissera tomber le dossier, comme le souhaitait M. Accurso, ce qui n'étonne pas M. Gionet. Il souligne qu'en effet, M. Lavallée était au courant de tous les dossiers de M. Accurso et que lorsque l'un ou l'autre parlait « c'était relativement la même voix ».

Lavallée adepte de la réhabilitation des criminels

M. Gionet admet qu'il savait que la SOLIM avait au moins un partenaire avec un passé criminel, soit Ronnie Beaulieu, un sympathisant Hells Angels. Mais Jean Lavallée, qui prônait la réhabilitation - comme Jocelyn Dupuis d'ailleurs -, soutenait qu'il n'y avait pas de mal à faire affaire avec des individus qui avaient purgé leur peine, une conviction partagée par un autre membre du C.A. de la SOLIM, Louis Bolduc.

Il ajoute que personne au C.A. ne s'intéressait particulièrement au passé des partenaires : « Je me suis dit à tort ou à raison : les gens [du Fonds] sont au courant, les gens sont confortables avec ça ».

Il soutient sinon n'avoir jamais eu l'impression de faire affaire avec le crime organisé, mais admet que, s'il avait su alors ce qu'il sait maintenant, notamment sur Raynald Desjardins, il aurait quitté la SOLIM.

La commission a présenté une conversation captée en février 2009, entre Guy Gionet et Tony Accurso, dans laquelle ce dernier veut l'aide de la SOLIM pour bénéficier d'avantages fiscaux sur un terrain à Terrebonne en procédant à une transaction fictive.

M. Gionet se défend en disant qu'il ignorait que le « tax scheme » - les mots de M. Accurso - était illégal et que le tout n'a finalement pas eu lieu. Il affirme qu'il aurait de toute façon demandé l'avis d'un fiscaliste avant de présenter le tout au CA.

Lavallée paie le prix pour ses « dossiers toxiques »

Au printemps 2009, tant le président de la FTQ Michel Arsenault que le président du Fonds, Yvon Bolduc, sont déterminés à écarter Jean Lavallée, Denis Vincent et Tony Accurso, tous liés à des « dossiers toxiques » qui risquent de nuire à la réputation du Fonds et de la SOLIM si le tout sort dans les médias.

Les révélations sur les liens entre le Fonds de solidarité et Tony Accurso sont particulièrement appréhendées. Une conversation du 20 mars entre Louis Bolduc et Guy Gionet indique d'ailleurs que les médias, dont Enquête, sont déjà sur la piste de Jocelyn Dupuis et Jean Lavallée et pressent le Fonds et la SOLIM de dévoiler dans quels dossiers ils sont impliqués. « C'est évident qu'ils veulent avoir du sang », laisse alors tomber l'ex-PDG de la SOLIM.

« Il était clair qu'on cessait de faire affaire avec M. Accurso et qu'on sortait de ses dossiers. » — Guy Gionet à la commission Charbonneau

C'est le président du Fonds qui prendra en charge la stratégie de sortie de crise, une affaire qui exige beaucoup de doigté.

Une longue conversation du 9 avril 2009 entre Yvon Bolduc et Guy Gionet fait en effet ressortir que Jean Lavallée demeure influent, bien qu'il soit sur le point d'être officiellement éjecté de la SOLIM.

Les deux hommes conviennent donc qu'il leur faut agir avec prudence pour écarter Denis Vincent et Tony Accurso de la SOLIM.

« Faut toujours qu'ils pensent que c'est favorable pour eux autres, faut toujours qu'ils pensent qu'on les traite correctement », réplique alors M. Gionet. Il s'agira donc de racheter leur participation dans les projets, comme Place Telus pour Denis Vincent.

« Si on oblige un partenaire à sortir, faut s'attendre à payer un peu plus », a expliqué M. Gionet à la commission.

M. Gionet convient aussi avec M. Bolduc qu'il doit cacher que la décision de les écarter vient du président du Fonds, afin de lui conserver une marge de manœuvre. Il convient aussi qu'il doit maquiller ses intentions en faisant valoir qu'il s'agit avant tout de protéger des investissements menacés par des révélations médiatiques.

« Je vais essayer de jouer du violon, parce que si je l'attaque de front, esti, il va me sauter dans la face. » — Guy Gionet sur Tony Accurso

Les négociations entre MM. Gionet et Accurso vont incidemment se corser lorsque Yvon Bolduc annonce aux médias que le Fonds n'a plus l'intention de faire des affaires avec le légendaire entrepreneur.

« Je ne peux pas plus être en tabarnak : j'ai blasté Michel Arsenault » dit M. Accurso à M. Gionet, dans une conversation du 28 avril 2009. Il ajoute avoir l'intention d'appeler le président du Fonds « pour lui donner de la marde », forçant M. Gionet à mille contorsions pour « garder un bon climat de négociation ».

La question des « dossiers toxiques » dont la SOLIM veut se débarrasser au plus vite au printemps 2009 - avait déjà été abordée cet automne par l'entremise de nombreuses écoutes impliquant Michel Arsenault, Yvon Bolduc et Guy Gionet d'un côté, et de l'autre, Guy Gionet et Denis Vincent.

M. Gionet a précisé qu'il ne connaissait pas, à l'époque, les liens de M. Vincent avec les Hells Angels, mais appréhendait sa réaction : « J'ai pas craint pour ma vie.. j'aurais peut-être dû ».

Les révélations de Jocelyn Dupuis appréhendées

Au début avril 2009, Yvon Bolduc et Guy Gionet sont particulièrement inquiets des révélations que le directeur général déchu Jocelyn Dupuis menace de faire aux médias, dont à Enquête. Ils craignent que ce dernier ne dénonce la mainmise du tandem Lavallée-Accurso sur le Fonds et qu'il n'aborde aussi certains dossiers sulfureux, comme celui de la marina Brousseau.

M. Dupuis connaît bien ce dossier, dans lequel il avait été impliqué avec Jean Lavallée, les deux hommes ayant longtemps agi de concert avant de se brouiller en 2007-2008.

Dans une conversation du 8 avril 2009, M. Bolduc presse M. Gionet de sortir de ce dossier avant qu'il ne sorte dans les médias. L'écoute démontre que M. Bolduc savait qu'il y avait des "partys'' de Hells Angel à la marina Brousseau.

« S'ils le sortent pas, m'a le sortir moi-même. On laissera pas ça nous pendre au bout du nez », laisse tomber Yvon Bolduc.

Le prédécesseur de Guy Gionet, Richard Marion avait affirmé à la commission avoir payé de son poste son refus, en 2004, de financer le dossier de la marina Brousseau, ayant appris que des Hells Angels gravitaient autour. C'est finalement Guy Gionet, à la demande expresse de Jean Lavallée, qui mènera le dossier à terme.

La SOLIM avait d'abord accordé un prêt de 1,1 million $ à la marina en avril 2004. Ce prêt sera remboursé en 2007, mais un nouveau prêt de 700 000 $, pour procéder à un agrandissement, sera accordé en mars 2008 à la demande de Jean Lavallée et Jocelyn Dupuis. Il sera, lui aussi, éventuellement remboursé.

M. Gionet précise qu'il n'avait jamais eu à faire avec M. Dupuis avant sa brouille avec Jean Lavallée, qui passait alors ses dossiers à la SOLIM.

M. Gionet avait déjà précisé lundi qu'en 2008-2009, c'est Yvon Bolduc qui lui parlera de deux dossiers de M. Dupuis : Pascal et le 10-35, derrière lesquels on retrouvait le sympathisant Hells Angel Ronnie Beaulieu.

Gionet confirme avoir rencontré le mafieux Desjardins

Guy Gionet a confirmé avoir rencontré le mafieux Raynald Desjardins le 13 novembre 2008 en compagnie de Joe Bertolo. La rencontre avait fait l'objet d'une filature policière, comme il avait déjà été exposé devant la commission Charbonneau. M. Desjardins voulait faire mousser son entreprise Carboneutre.

La rencontre a eu lieu à la demande de Jocelyn Dupuis et de Joe Bertolo, qui était déjà lié à la SOLIM dans un dossier de développement à Ville St-Pierre. Ce dossier avait été apporté à la SOLIM par Jean Lavallée et Jocelyn Dupuis.

L'ex-PDG de la SOLIM affirme qu'il ne savait pas à l'époque que MM. Bertolo et Desjardins étaient liés au crime organisé.

Malgré un témoignage empreint d'hésitations et de réticences, M. Gionet y est allé lundi d'une série de révélations troublantes pour le Fonds et ses actionnaires.

L'enquêteur Michel Comeau a affirmé à la commission cet automne que M. Gionet était un « exécutant » au sein d'une « filière » soupçonnée de faire la pluie et le beau temps au sein du Fonds de solidarité FTQ et de la SOLIM. Cette filière était composée de MM. Accurso et Lavallée, ainsi que le « courtier fantôme » de ce dernier, Denis Vincent, un homme considéré proche des Hells Angels de Trois-Rivières par la police.

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