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La Chine et les deux Corées: querelle moderne pour un royaume d'antan

27/12/2013 12:15 EST | Actualisé 25/02/2014 05:12 EST

Il y a seize siècles, Kwanggaet'o le Grand régnait sur un empire allant du sud de Séoul jusqu'à l'actuelle Mandchourie chinoise. Mais aujourd'hui son royaume, joyau de la dynastie de Koguryo, est l'objet d'une controverse historique, âpre mais feutrée, avec la Chine.

De part et d'autre de la péninsule coréenne divisée, ce souverain vainqueur de multiples batailles est célébré comme un héros national, et les tentatives de la Chine d'assimiler le royaume de Koguryo à sa propre histoire ont suscité la fureur de ses voisins.

L'une des anciennes capitales de l'ancien royaume de Koguryo est aujourd'hui Jian, une ville chinoise au bord du Yalu, le fleuve frontalier qui sépare la Chine de la Corée du Nord dirigée par le jeune Kim Jong-Un.

Elle abrite d'inestimables trésors historiques et des reliques culturelles, dont un mausolée royal classé au patrimoine mondial par l'Unesco, décoré de fresques décrivant des scènes de lutte traditionnelle et de chasse au tigre.

Symbole de la controverse, une stèle haute de six mètres, portant le nom du roi Kwanggaet'o gravé dans le granit, en caractères chinois utilisés à l'époque dans l'Asie du Nord-est.

"Koguryo fait partie de fait de l'histoire coréenne, pas de l'histoire chinoise", assure devant la stèle un visiteur sud-coréen, Hwang Seon-goo. Mais "nous pensons que la Chine s'obstine à revisiter les faits à sa manière", déclare-t-il au reporter de l'AFP.

Arrive sur ces entrefaites Zhang Ming, qui s'identifie comme un touriste chinois et insiste pour savoir ce que le visiteur sud-coréen a dit.

En réponse, il montre l'inscription sur la stèle, en demandant: "Comment pourrait-elle être coréenne si elle est écrite en chinois ?"

Le point de vue chinois est explicité dans un musée de Jian consacré à la dynastie: "Koguryo était en guerre avec la Chine centrale de l'époque et les nations et tribus voisines", peut-on y lire.

"Toutefois, elles ont finalement accepté l'autorité des dynasties de l'ancienne Chine centrale et leur histoire ensuite a été principalement celle de royaumes tributaires" de la Chine.

Le sujet est apparemment si sensible que le reporter de l'AFP visitant le musée a été arrêté et brièvement détenu au poste de police avant de se voir ordonné de quitter la ville, escorté par une voiture de police.

Question d'"identité nationale"

Pour les Coréens du Nord comme ceux du Sud, il ne fait pas de doute que Koguryo fait partie de leur histoire, au point que la dynastie et l'histoire du royaume du même nom nourrit la culture populaire, nombre de romans ou de séries télévisées, telle celle cette année intitulée "L'Épée et le pétale", où les intrigues amoureuses côtoient les conflits politiques de la fin de la dynastie.

Le royaume de Koguryo a duré de l'an 37 avant JC à 668, année de sa défaite devant une alliance des Chinois de la dynastie Tang et de Silla, royaume rival de la péninsule coréenne.

Mais les territoires de cet empire, connu sous le nom de Goguryeo en Corée du Sud et de Gaogouli en Chine, s'étendaient sur ce qui est aujourd'hui divisé en quatre États: les deux Corées, la Chine et la Russie.

La controverse a été portée à son comble il y a 10 ans quand la Chine a lancé le Projet pour le Nord-est, un réexamen de l'histoire des frontières du pays dans la région.

La réaction a été vive en Corée du Sud, qui a perçu l'initiative comme une tentative de détourner l'histoire de la Corée, voire même comme un prélude à une volonté d'absorber la Corée du Nord au cas où son régime s'effondrerait.

Le ministère sud-coréen des Affaires étrangères consacre un chapitre entier à ce sujet sur son site internet, sur le même pied que la querelle avec le Japon sur l'île de Dokdo, revendiqué par Tokyo sous le nom de Takeshima.

Séoul "considère les questions concernant l'histoire de Goguryeo comme une affaire d'identité nationale et en conséquence les place parmi ses plus hautes priorités", peut-on lire sur le site.

En 2006, l'ex-président sud-coréen Roh Moo-Hyun avait soulevé le problème avec le Premier ministre chinois d'alors Wen Jiabao. Le problème a depuis été mis en sommeil, mais Séoul surveille de près "les nouveaux cas de distorsion historique".

"Quand vous regardez l'histoire de la Chine avec la Corée du Nord ou celle avec la Corée du Sud, vous réalisez que c'est un obstacle, un sujet d'irritation, quelque chose que toutes les parties surveillent", observe Adam Cathcart, professeur d'histoire chinoise à l'Université britannique de Leeds.

Kwanggaet'o, qui a régné de 391 à 413, est connu en Chine sous le nom de Haotaiwang. Orthographié Gwanggaeto en Corée du Sud, il y désigne de nos jours une classe de navires de guerre.

Et en Corée du Nord, dont le régime se fonde sur le principe de "l'armée d'abord", la valeur martiale de Koguryo "est d'une exemplarité historique", souligne M. Cathcart, expert des relations entre Pékin et Pyongyang.

Nul doute à ses yeux que Kim Jong-Un, le jeune chef de la Corée du Nord --qui vient de faire exécuter son oncle-- rêverait de se faire prendre en photo devant la stèle de Jian pour les besoins de sa propagande.

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