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En Turquie, Erdogan menacé par les défections et les manifestations

27/12/2013 03:17 EST | Actualisé 26/02/2014 05:12 EST

L'étau s'est resserré vendredi autour du Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan, éclaboussé par un scandale politico-financier sans précédent qui a provoqué une vague de démissions dans son camp et de nouvelles manifestations réprimées par la police.

Sur fond de dégringolade de la monnaie et de la bourse turques, les forces de l'ordre sont intervenues en soirée à Istanbul et à Ankara pour disperser, avec des canons à eau et des gaz lacrymogènes, des milliers de personnes venues dénoncer la corruption du gouvernement islamo-conservateur et exiger la départ de son chef.

"On en a assez des sales affaires de Erdogan et de son gouvernement. Il faut qu'il parte", a déclaré à l'AFP un manifestant stambouliote, Tolga.

Dans la plus grande ville de Turquie, des échauffourées étaient toujours en cours en milieu de soirée autour de la place Taksim, le coeur emblématique de la vague de manifestations qui avait fait vaciller le pouvoir en juin dernier.

A quelques dizaines de kilomètres de là, M. Erdogan, inflexible, a continué à se défendre bec et ongles en dénonçant encore une fois, à l'aéroport international Atatürk puis dans le quartier d'Uskudar, le "complot" ourdi contre lui.

Même s'il n'a pas nommé son adversaire, le Premier ministre a pointé à nouveau du doigt la responsabilité du mouvement du prédicateur musulman Fethullah Gülen, accusé d'être à l'origine de l'enquête anticorruption qui a provoqué le démission de trois de ses ministres.

"Les récents développements sont une conséquence de l'affaire des écoles privées", a lancé M. Erdogan, qui a également reproché aux procureurs en charge du dossier d'avoir "stigmatisé" sans preuve son gouvernement.

Fidèle soutien de l'AKP depuis son arrivée au pouvoir en 2002, l'organisation de M. Gülen, très influente dans la police et la magistrature, a récemment déclaré la guerre au gouvernement qui veut supprimer les établissements de soutien scolaire privés, l'une de ses principales sources de financement.

Défections

Malgré le remaniement ministériel d'ampleur opéré mercredi soir, la crise politique ouverte par l'interpellation, le 17 décembre, de dizaines de personnalités proches du pouvoir, hommes d'affaires, élus ou fils de ministres, a continué à faire des vagues vendredi.

Dans la majorité, trois nouveaux députés ont claqué la porte de l'AKP, parmi lesquels l'ancien ministre de la Culture Ertugrul Günay, portant à cinq le nombre de défections d'élus du parti au pouvoir depuis le début de la crise. "Il n'est plus possible de faire entendre quoi que ce soit au parti au pouvoir", a déploré M. Günay.

Dans cette ambiance délétère et sur fond de rumeurs de coup d'Etat militaire, l'armée turque s'est sentie obligée de publier un communiqué pour souligner son intention de ne pas être "impliquée dans les débats politiques".

Les marchés financiers ont continué à afficher, eux aussi, une très forte nervosité. La livre turque a poursuivi sa dégringolade, s'échangeant en fin de journée à 2,1492 livres, soit une chute de plus de 7,5% depuis le début du mois.

Quant à l'indice vedette de la bourse d'Istanbul, il a enregistré un recul de 1,04%, après ceux de 2,33% jeudi et de 4,2% mercredi.

"La situation en Turquie est grave", a commenté Markus Huber, courtier chez Peregrine and Black, "pas seulement à cause de la chute de la livre turque et de la Bourse mais aussi en raison de la très grande incertitude qui règne".

Camouflet

Le bras de fer qui oppose le gouvernement aux magistrats chargés de l'enquête s'est poursuivi avec la décision du Conseil d'Etat de suspendre un décret gouvernemental qui imposait à la police d'informer sa hiérarchie de toute arrestation.

Cette décision constitue un camouflet pour M. Erdogan, qui a ordonné une purge sans précédent dans la hiérarchie de la police, dont plusieurs dizaines de hauts gradés ont été démis de leurs fonctions et remplacés par des hommes jugés plus "sûrs".

Cette reprise en main de la police et les pressions dénoncées par les magistrats en marge de l'enquête ont suscité une mise en garde ferme de Bruxelles.

Le commissaire européen à l'Elargissement, Stefan Füle, a sommé la Turquie de traiter de façon "transparente et impartiale" les enquêtes anticorruption, estimant que les purge dans la police avaient "sapé l'indépendance et l'impartialité" des enquêtes de justice.

Selon la presse turque, les procureurs en charge du dossier s'intéressent de très près à l'un des deux fils du Premier ministre, Bilal Erdogan, soupçonné de trafic d'influence via une fondation pour l'éducation qu'il préside.

Toujours selon certains médias, son père aurait lui-même admis son inquiétude. "La cible principale de cette opération, c'est moi", aurait-il dit à son entourage.

A quatre mois des élections municipales, cette crise politique inédite fragilise la position de M. Erdogan, qui règne sans partage sur la vie politique turque depuis onze ans.

bur-pa/mr

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