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Il y a 40 ans, "L'archipel du Goulag" révélé à l'Occident par Soljenitsyne

24/12/2013 10:00 EST | Actualisé 23/02/2014 05:12 EST

Il y a 40 ans, le 28 décembre 1973, "l'archipel du Goulag" d'Alexandre Soljenitsyne était publié à Paris: considérée comme un livre majeur du XXe siècle, cette anthologie de la terreur stalinienne a changé le regard des Occidentaux sur l'URSS.

Le choc est énorme face à la révélation de l'ampleur des répressions sous Staline: des centaines de milliers d'exécutions sommaires, la famine organisée, les millions de détenus, les peuples entiers déportés (comme les Tatars de Crimée), des millions de morts...

Publié d'abord en russe par YMCA-Press, une maison d'édition de l'émigration, ce livre sera traduit dans une quarantaine de langues et publié à quelque dix millions d'exemplaires dans le monde. Le mot Goulag (acronyme signifiant Direction principale des camps) entre dans le langage courant.

"Si on en juge par les critères de l'efficacité d'une oeuvre sur le déroulement de l'histoire mondiale, c'est certainement le livre qui, au vingtième siècle, a eu le plus d'influence", estime l'agent littéraire de Soljenitsyne, l'éditeur français Claude Durand.

La réaction du Kremlin ne tarde pas: deux mois après la parution du livre, Soljenitsyne est arrêté, déchu de sa nationalité et expulsé d'URSS. Il reviendra en Russie en 1994, après vingt ans d'exil.

En URSS, des exemplaires imprimés en russe à Paris et arrivés en fraude, passent de mains en mains, sont retapés à la machine ou photographiés.

"Le livre de Soljenitsyne fut pour nous un choc. Dés les premières pages surgissait le monde sinistre des camps gris entourés de barbelés, des chambres de torture (...) Des mines glaciales de la Kolyma surgissaient le destin de millions de nos concitoyens", a écrit le dissident et prix Nobel de la paix Andreï Sakharov dans ses Mémoires.

Avoir chez soi un exemplaire de ce livre ou le prêter à un ami était passible d'une peine de camp pour "diffusion de propagande anti-soviétique". Le dissident Balys Gaiauskas a été condamné à 10 ans de détention en 1978 pour avoir traduit ce livre en lituanien.

Soljenitsyne a écrit "L'archipel du Goulag" avec l'aide de nombreux anciens prisonniers qui l'ont contacté après la parution en 1962 de son livre "Une journée d'Ivan Denissovitch", le premier en URSS à parler des camps staliniens.

Dans ce récit, publié pendant la courte période de déstalinisation lancée par Nikita Khrouchtchev, Soljenitsyne a utilisé les souvenirs des sept ans qu'il avait passés au Goulag. Il y avait été envoyé pour avoir critiqué Staline dans une lettre à un ami.

"Des milliers d'ex-prisonniers m'ont écrit après la parution d'Ivan Denissovitch. J'ai alors compris que le destin m'envoyait ce dont j'avais besoin. Les matériaux pour écrire +L'archipel+ me sont parvenus grâce à eux", déclarait Soljenitsyne dans une interview en 2007, quelques mois avant sa mort.

Ces multiples témoignages font la richesse du livre qui raconte les chantiers pharaoniques du Goulag, les tortures infligés aux suspects, les camps de la Kolyma, les révoltes et les évasions dans la taïga, la mort par la faim, le froid, le travail par -50 degrés en Sibérie...

Soljenitsyne a travaillé à ce livre pendant dix ans, dans le plus grand secret car la parenthèse de la déstalinisation rapidement fermée, il est devenu un suspect, surveillé par le KGB (police politique).

Un réseau de fidèles, qu'il appelait "les invisibles", l'aident dans ses recherches, tapent les manuscrits, les cachent, les microfilment et finalement les font passer en Occident en attente d'un feu vert pour publication.

"Il travaillait dans des conditions très difficiles. Il devait toujours prévoir à l'avance où cacher ses manuscrits. Il a écrit sans jamais avoir devant lui l'ensemble de son travail. Il notait dans des carnets: insérer ça dans tel chapitre, tel chapitre est caché en Estonie, tel autre à Moscou...", se souvient l'une des "invisibles", Elena Tchoukovskaïa.

"L'archipel du Goulag" reste "le livre le plus important pour les gens de ma génération et n'a rien perdu de son importance aujourd'hui", estime Arseni Roguinski, président de l'ONG Memorial qui étudie les répressions en URSS.

"Il décrit parfaitement la naissance et le fonctionnement du Goulag, en plaçant toujours l'Homme au centre de l'histoire, ce que seul pouvait faire un grand écrivain", souligne M. Roguinski.

Soljenitsyne a consacré la totalité des droits d'auteur de "L'archipel du Goulag" à l'aide aux prisonniers politiques en URSS jusqu'à la chute du régime communiste.

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