POLITIQUE

Un sénateur utilise les ressources du Parlement à des fins autres que professionnelles

22/10/2013 06:18 EDT | Actualisé 22/12/2013 05:12 EST
Radio-Canada

Le sénateur libéral Colin Kenny utilise les ressources du Parlement à des fins qui ne sont pas liées à son travail. Une ex-adjointe déplore le fait qu'elle passait la moitié de sa journée à faire des tâches qui n'avaient rien à voir avec son travail au Sénat.

Lorsqu'elle était étudiante en économie internationale à l'Université d'Ottawa, Pascale Brisson a décroché un emploi au Sénat. « Je me voyais rester ici longtemps, continuer ma carrière peut-être en recherche politique, dans un bureau de ministre », se rappelle-t-elle.

Quelques mois après son arrivée, son rêve s'est toutefois effrité lorsqu'elle est devenue adjointe exécutive du sénateur libéral Colin Kenny.

Le contenu du classeur qu'on lui confie à son arrivée la surprend. De nombreux dossiers n'ont rien à voir avec le Sénat.

« Ça pouvait être des factures soit d'Hydro, des factures d'eau, de Rogers, d'ADT pour le système d'alarme, des frais de condo, la Visa du sénateur. Toutes ces factures-là arrivaient au bureau. Moi, je les ouvrais, j'accédais à son compte bancaire puis je les payais en ligne », illustre-t-elle.

Le sénateur utilise son argent personnel pour régler ses factures. Mais le salaire de son adjointe, qui s'élève à plus de 40 000 $ par année, est payé par les contribuables.

« Je devais aussi payer [...] la personne qui prenait des marches avec son chien », note Mme Brisson.

Elle gère également les sessions de conditionnement physique du sénateur Kenny avec son entraîneur personnel et s'occupe de sa garde-robe.

« [Il] me demandait de choisir certaines choses sur Internet. [...] Lorsqu'on recevait les choses au bureau, je devais ouvrir le paquet pour lui. [...] La majorité du temps, soit qu'il ne l'aimait pas; c'était trop petit, trop grand. Ça me demandait beaucoup de temps. Je devais retourner ces choses-là à la compagnie pour en commander de nouvelles. »

Les choses ne s'arrêtent pas là. La jeune femme gère aussi les rénovations à la copropriété du sénateur à Ottawa. Dans un courriel, Colin Kenny lui demande si le contremaître qui est venu la veille a envoyé son estimation.

« Il y avait plein de petits trucs dans sa maison qu'il voulait arranger. Je devais prendre un rendez-vous avec ces compagnies-là pour qu'elles puissent venir faire un premier estimé chez le sénateur et ensuite aller avec le meilleur estimé pour que l'homme à tout faire puisse venir arranger toutes ces choses-là », se rappelle Mme Brisson.

La jeune femme, passionnée de politique, qualifie ce travail de « frustrant » et de « dégradant ».

Contre les règles du Sénat

Les règlements interdisent pourtant aux sénateurs d'utiliser les ressources de la Chambre haute à des fins autres que parlementaires.

« Tout ce qui touche sa vie privée, sa vie personnelle [...] ça ne peut pas bénéficier de ces ressources-là. Il ne faut pas oublier qu'on parle de fonds publics ici », note Christian Rouillard, professeur d'administration publique à l'Université d'Ottawa.

Un ancien sénateur libéral, Raymond Lavigne, l'a appris à ses dépens. Il a écopé de six mois de prison pour fraude et abus de confiance.

Il avait notamment été reconnu coupable d'avoir fait abattre des arbres sur sa propriété de Wakefield par un employé du Sénat durant les heures de travail.

Difficile de réagir

Pascale Brisson était quant à elle mal à l'aise de devoir accomplir les tâches demandées par le sénateur Kenny, alors que son salaire était payé par les contribuables. « Les Canadiens, je suis sûre, ne seraient pas d'accord avec ça », avance-t-elle.

Elle a donc décidé d'écrire par courriel au sénateur. Elle acceptait de prendre un rendez-vous pour lui avec son médecin, mais par la suite, elle se sentirait plus à l'aise s'il lui demandait de faire des tâches qui n'étaient pas personnelles.

« Pour lui, c'était ma responsabilité de m'assurer que son horaire soit en ordre », rapporte-t-elle.

Réactions du sénateur Kenny

Au téléphone, Colin Kenny explique que son adjointe était la mieux placée pour fixer ces rendez-vous. « Elle était responsable de mon horaire [...] et cela ne prenait certainement pas la moitié de son temps », soutient-il.

Il confirme par ailleurs qu'elle effectuait des tâches personnelles. « Elle a payé certaines factures, mais seulement pendant une très courte période de temps », avance M. Kenny.

Pascale Brisson a quant à elle discuté de la situation avec les ressources humaines du Sénat. Cependant, « il n'y a aucun moyen de divulguer des choses répréhensibles », selon la jeune femme.

Les employés des sénateurs ne sont pas syndiqués. Leur emploi dépend du bon vouloir du sénateur. « La possibilité était que je pouvais perdre mon emploi », note Mme Brisson.

En septembre dernier, après trois mois au bureau du sénateur Colin Kenny, Pascale Brisson en a assez et donne sa démission. De retour aux études à temps plein, elle garde un respect du Parlement.

« J'ai décidé de parler parce que j'aimerais que les choses changent. Tant que les employés politiques n'auront pas le droit de divulguer ce qui se passe vraiment dans les bureaux [...] des scandales vont encore avoir lieu », avance-t-elle.

D'après le reportage de Brigitte Bureau

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