DIVERTISSEMENT

«L'orangeraie» de Larry Tremblay : le fruit triste de la guerre

17/10/2013 05:27 EDT | Actualisé 17/12/2013 05:12 EST
Jean-François Cyr

MONTRÉAL - L'orangeraie, nouveau roman de l'écrivain et dramaturge montréalais d'origine saguenéenne Larry Tremblay, était présenté pour la première fois mercredi soir, à la librairie Gallimard située sur le boulevard Saint-Laurent. Dans une sorte de conte guerrier, celui-ci explore la transmission de la haine en filigrane d'un conflit à finir contre l'autre, ce «chien habillé» qui vit de l'autre côté de la frontière. Une heure avant le lancement, nous avons discuté avec l'auteur de ce livre qui permet une fois de plus de réfléchir aux paradoxes de la guerre.

Dans L'orangeraie, Amed et Aziz - des jumeaux identiques de neuf ans -, auraient pu vivre paisiblement à l'ombre des arbres fruitiers qui font la fierté de la famille. Mais la guerre finit par torturer aussi l'esprit de leurs parents, Zohal et Tamara, manipulés par les paroles du combattant fanatique Soulayed, gonflées de divin et de rage. Après une visite en jeep, tout bascule pour les deux frères.

« J'ai écrit une pièce de théâtre (2009) qui s'appelle Cantate de guerre, explique calmement Larry Tremblay. C'est comme si je n'avais pas terminé ma réflexion. Cette fois-ci, elle a pris une approche romanesque [...] Le lieu n'est pas clairement déterminé. Ça se passe dans une région désertique où l'on enseigne à détester l'autre jusque dans la mort. Je pense aux conflits (actuels ou antérieurs) Iran/Irak, Palestine/Israël, au Liban ou tout autre endroit dans le monde affligé par une guerre sans fin. C'est un pays où il n'existe pas vraiment de bons et de méchants. Évidemment, on reconnaît quelques influences du Moyen-Orient, mais tout est inventé. »

« Il y a beaucoup de dialogues dans le livre, poursuit l'auteur. J'ai laissé presque toute la place aux personnages du père, de la mère, des enfants et de ce personnage influent (Soulayed) que l'on considère très important dans les environs. C'est ce dernier qui impose tout le paradoxe du martyr à la famille qui, pour bien des raisons, finira par se soumettre à sa volonté. »

larry tremblay

Tuer ces chiens

Non loin des champs d'orangers, la montagne, celle où les jumeaux étaient un jour venus faire virevolter un cerf-volant offert en cadeau par leur grands-parents, tués dans leur maison par une bombe, la nuit. Derrière cette montagne, « les chiens », les ennemis jurés. Ceux que l'on déteste depuis toujours sans vraiment les connaître. Ceux qui doivent payer, à n'importe quel prix.

Pour « protéger » les autres membres de sa famille, pour protéger ses semblables, pour protéger sa terre, symbole du pays, le père acceptera d'ailleurs « l'imparable ». Parce qu'après tout le sang appelle le sang, et la mort cultive la mort.

« Nous vivons chaque jour dans la crainte qu'il soit le dernier. Nous dormons mal et, quand nous le faisons, des cauchemars nous poursuivent. Des villages entiers sont détruits chaque semaine. Nos morts augmentent. La guerre s'intensifie, Amed. Nous n'avons plus le choix. La bombe qui a détruit la maison de tes grands-parents venait de l'autre versant de la montagne. Tu le sais, non ? D'autres bombes vont venir de cet endroit maudit. Chaque matin, quand j'ouvre les yeux et que je constate que l'orangeraie se tient encore debout sous le soleil, je remercie Dieu pour ce miracle. Ah, Amed, si je le pouvais, je prendrais ta place. Ta mère n'hésiterait pas une seconde non plus. Et ton frère non plus. »

Une ceinture explosive, symbole de la folie meurtrière, réclamera vengeance... Même les enfants meurent pour la guerre.

Au regard du plus vieux cauchemar du monde, Larry Tremblay ne prend pas vraiment partie. Il incarne plutôt sa réflexion dans les croyances et les peurs d'une famille typique déracinée par la spirale de la colère.

Quand la mort s'imposera comme une fatalité à la mère, elle s'en remettra à Dieu :

« Les choses ne font jamais leur temps, les vivants sont toujours plus lents que les morts. Les hommes dans notre pays vieillissent plus vite que leur femme. Ils se dessèchent comme des feuilles de tabac. C'est la haine qui tient leur os en place. Sans la haine, ils s'écrouleraient dans la poussière pour ne plus se relever. Le vent les ferait disparaître dans une bourrasque. Il n'y aurait plus que le gémissement de leur femme dans la nuit. Écoute-moi, j'ai deux fils. L'un est la main, l'autre le poing. L'un prend, l'autre donne. Un jour, c'est l'autre. Je t'en supplie, ne me prends pas les deux. »

L'orangeraie, 160 pages. Éditions Alto.