POLITIQUE

Commission Charbonneau: l'ex-cofondateur de Carboneutre raconte sa descente aux enfers

16/10/2013 05:35 EDT | Actualisé 16/12/2013 05:12 EST
Radio-Canada

L'ingénieur Benoît Ringuette a raconté à la commission Charbonneau la longue « descente aux enfers » qu'il l'a amené à perdre le contrôle de son entreprise de décontamination Carboneutre aux mains de Domenico Arcuri, un individu présumé proche du crime organisé et associé au mafieux Raynald Desjardins.

De 1999 à 2005, M. Ringuette avait œuvré chez Dessau où il a mis au point une méthode de décontamination efficace des sols qui l'a amené à créer Énergie Carboneutre. La décontamination est un grand enjeu lorsqu'en construction on souhaite élaborer un projet immobilier sur des terrains contaminés, nombreux sur l'île de Montréal, par exemple.

Le procédé permet de réutiliser les hydrocarbures extraits du sol pour alimenter le processus de décontamination, d'où le nom de l'entreprise. Et la terre, ainsi décontaminée, peut être réutilisée, aussi il n'y a rien à jeter dans les sites d'enfouissement.

En quête d'argent pour financer le démarrage de Carboneutre, M. Ringuette va s'associer dès 2005-2006 à Yves Thériault, qui se présente comme le propriétaire d'un centre de location d'outils et d'une compagnie de conteneurs.

En décembre 2005, ils enregistrent la compagnie dont ils sont les deux actionnaires, par l'entremise de fiducies familiales. Un terrain est acheté en juillet suivant pour y ériger l'entreprise. L'achat est financé par un individu amené par Yves Thériault, un certain Jean-Louis St-Onge qui leur prête 1 million $.

En novembre 2006, M. Ringuette cède la gestion de la compagnie à son partenaire qui devient actionnaire principal, inquiet de ses difficultés à trouver le financement promis. M. Ringuette devient simple salarié en plus de s'entendre avec M. Thériault pour qu'il lui donne 50 % de la valeur de la compagnie s'il la vend.

C'est que les problèmes financiers ne cessent de s'accumuler et entraînent « une descente aux enfers », selon les mots de M. Ringuette.

« C'est pas compliqué : personne n'a été payé. »

— Benoit Ringuette

Arcuri entre en scène

Carboneutre se révèle incapable de payer ses multiples créanciers qui prennent, l'un après l'autre, des hypothèques sur le terrain, l'usine,... Aussi, du financement de la Fondaction CSN pour la construction du bâtiment, annoncé par M. Thériault, n'arrivera jamais et, pour ajouter au tout, Carboneutre perd son certificat d'autorisation pour recevoir des sols contaminés.

C'est dans ce contexte qu'entre en scène Domenico Arcuri de Mirabeau Construction, une homme présumé lié à la mafia, ce qu'ignorait à l'époque M. Ringuette.

« Ça me semblait être un homme d'affaire très occupé, et il avait beaucoup de tchatche, il parlait beaucoup. Il avait surtout l'argent. »

— Benoit Ringuette sur Arcuri

À l'été 2007, son entreprise reprend dans un premier temps le contrat de ré-asphaltage de DJL - une condition pour retrouver le fameux certificat du ministère de l'Environnement - avant d'enregistrer, le 6 décembre 2007, une hypothèque légale sur le site.

Puis, le 1er février 2008,M. Arcuri reprend l'entreprise en main. Une convention d'exploitation d'entreprise est signée entre la Société internationale Carboneutre tout juste créée par M. Arcuri et Énergie Carboneutre de MM. Ringuette et Thériault pour lui confier la gestion de l'entreprise et le droit d'usage de sa technologie.

En échange, M. Arcuri prend en charge la dette de plus de 4 millions de dollars d'Énergie Carboneutre, dont environ 500 000 $ dû à Arcuri lui-même, et rachète les parts de M. Ringuette.

Ce changement se traduit par un afflux de capitaux, ce qui permet de mener à terme les travaux. Aussi en mai 2008, dit M. Ringuette, l'entreprise était opérationnel à 100 %.

Les actionnaires de Société internationale Carboneutre sont alors trois compagnies à numéro, ses administrateurs Domenico Arcuri et Raynald Desjardins. Plus tard, Giuseppe Bertolo et Gaétan Gosselin s'ajouteront comme administrateur tandis que Desjardins se retirera.

« Domenico Arcuri a toujours dit que Raynald Desjardins n'était pas dans la compagnie officiellement », a affirmé pourtant M. Ringuette, qui ajoute que M. Bertolo lui avait été présenté comme « l'homme de confiance » de Raynald Desjardins.

M. Ringuette a expliqué par ailleurs qu'il a rencontré pour la première fois l'ex-directeur général de la FTQ-Construction Jocelyn Dupuis en avril 2008. Immédiatemment, il est question d'aller chercher du financement auprès du Fonds de solidarité FTQ.

L'information sur le changement de propriété fait en 2006 ne sera pas envoyé par M. Thériault au Régistre des entreprises du Québec. Ce n'est que le 9 août 2012 que M. Ringuette a finalement réussi à rompre tous ses liens avec Carboneutre. M.Ringuette estime avoir perdu 380 000 $ ou 400 000 $ dans l'aventure.

Le procureur en chef adjoint, Me Denis Gallant a fait savoir que deux autres témoins liés à Carboneutre viendraient à la barre. L'objectif est de présenter un cas précis d'infiltration d'une entreprise par le crime organisé.

Lorsque la mafia entre en scène

En février 2008, MM. Benoît Ringuette et Yves Thériault ont conclu une entente avec Domenico Arcuri pour lui vendre leur entreprise. M. Arcuri est un homme présumé proche des milieux mafieux. Un autre individu associé à la mafia, Raynald Desjardins, est aussi à cette époque lié à Carboneutre, de même que son ami Jocelyn Dupuis, directeur général de la FTQ jusqu'à l'automne 2008.

Radio-Canada et La Presse ont tous deux révélé il y a quelques années que Carboneutre avait tenté, en vain, en 2008, d'obtenir du financement du Fonds de solidarité FTQ.

Le président de la FTQ, Michel Arseneault, qui est aussi président du conseil d'administration du Fonds, a reconnu avoir rencontré, par deux fois, à l'été 2008, Domenico Arcuri en compagnie de MM. Ringuette et Thériault, à la demande de Jocelyn Dupuis.

M. Arsenault a par ailleurs nié s'être fait offrir ce même été un pot-de-vin de 300 000 $, dans son bureau par un « Italien » accompagné de Jocelyn Dupuis, pour défendre le projet au Fonds.

Cette allégation, confiée par Pereira en 2010 à Enquête et diffusée un an plus tard, a été répétée par ce dernier lors de son passage à la commission Charbonneau.

Cette histoire, soutient M. Pereira, lui aurait été contée par M. Arsenault lui-même lors de la rencontre du 19 août 2008. Le président de la FTQ aurait ajouté avoir refusé le pot-de-vin. « moi je l'ai pas pris, je l'ai crissé dehors de mon bureau », aurait conclu le président de la FTQ.

Radio-Canada alléguait aussi, sur la foi de sources policières, que Domenico Arcuri aurait aussi eu une rencontre avec Michel Arsenault et Gaétan Morin, vice-président aux investissements, à l'automne 2008. Toujours selon les sources de Radio-Canada, c'est finalement Gaétan Morin qui a bloqué le dossier au Fonds de solidarité.

M. Arsenault avait pour sa part expliqué sur les ondes du 98,5 FM que deux semaines après sa seconde rencontre avec MM. Arcuri, Ringuette et Thériault, les conseillers financiers du Fonds de solidarité ont recommandé de ne pas conclure d'entente avec Carboneutre.

« On m'a dit "ce dossier-là n'est pas recommandable, on ne le fait pas". J'ai dit : "parfait, on ne le fait pas, ça finit là" », a-t-il fait valoir.

D'après le registre des entreprises du Québec, Domenico Arcuri n'est plus administrateur de Carboneutre depuis la fin 2012, tout comme son frère Anthony. Les actionnaires sont des compagnies à numéro. Giuseppe Bertolo, réputé proche de Raynald Desjardins par la police, y occupe les doubles fonctions de secrétaire et trésorier.

Raynald Desjardins est co-accusé du meurtre de Salvatore Montagna, une des figures en vue de la mafia montréalaise assassinée en novembre 2011.

Giuseppe Bertolo est par ailleurs le frère de Johnny Bertolo, directeur d'un local de la FTQ-Construction et trafiquant de drogue assassiné à Montréal en 2005.