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Commission Charbonneau: «C'est là que Jocelyn Dupuis est entré dans ma vie...» - Ken Pereira

29/09/2013 10:52 EDT | Actualisé 30/11/2013 05:12 EST
Radio-Canada

La commission Charbonneau a entendu pour une première journée Ken Pereira, l'homme qui a entraîné la chute de l'ex-directeur général de la FTQ-Construction Jocelyn Dupuis en révélant ses comptes de dépenses. L'ancien syndicaliste, après avoir expliqué son ascension dans le milieu syndical, a raconté dans quelles circonstances M. Dupuis est entré dans sa vie.

Un texte de Bernard Leduc et François Messier

M. Pereira, mécanicien industriel de formation, a expliqué avoir été pour la première fois confronté à Jocelyn Dupuis vers 2005, dans le cadre du conseil conjoint, une instance réunissant 18 locaux de la FTQ-Construction et 28 du CPQMC (International) dans une tentative d'être en meilleure posture pour négocier avec les entrepreneurs. La FTQ est alors représentée par M. Dupuis.

« Jocelyn Dupuis voulait prendre le contrôle total du conseil conjoint » soutient M. Pereira, qui était alors à l'International. Il ajoute que beaucoup de locaux de ce syndicat estimaient d'ailleurs qu'il commençait à prendre trop de place.

Dès cette époque, M. Pereira, avec le directeur général de son local, Réjean Mondou, a incidemment tenté déjà d'avoir accès aux comptes de dépense de M. Dupuis, par souci de transparence, ce qu'il leur refuse. Il a aussi eu vent que malgré la bonne entente, présumée présider aux relations entre les deux syndicats, des locaux utilisent des gens pour intimider des travailleurs sur des chantiers.

Lors d'une assemblée, un homme, canne à la main, est d'ailleurs venu accuser la « gang à Jocelyn » de lui avoir « crissé une volée ».

Puis vers la fin de 2005, sinon le début de 2006, Jocelyn Dupuis l'approche en personne pour qu'il fasse le saut à la FTQ-Construction afin de faire revivre le local 1981 des mécaniciens industriels. Ce dernier avait été réduit à une coquille vide lorsque M. Pereira et ses collègues l'avaient quitté pour l'International, en 1991.

« T'es un leader syndical, j'aime comment tu travailles », lui a fait valoir Jocelyn Dupuis, une première fois, avant d'en rajouter, lors d'une autre rencontre, disant qu'il a besoin de lui pour remettre le 1981 « sur la map ». Il lui offre un salaire d'environ 80 000 $ ainsi qu'un compte de dépense et lui promet, surtout, de l'appuyer financièrement et légalement dans sa lutte pour imposer le 1981 face à l'International.

En novembre 2006, il devient officiellement le directeur du local 1981 après avoir, pendant quelque temps, dissimulé son embauche par Jocelyn Dupuis afin de faire du maraudage. Il réussit à rallier environ 200, sinon 250 personnes.

Ken Pereira va quitter ses fonction en 2008. Il travaille depuis ce temps à Fort McMurray, en Alberta, pour des entreprises exploitant du pétrole extrait de sables bitumineux.

M. Pereira a tenu à souligner le pouvoir dont dispose le directeur d'un local syndical. Quelqu'un dans cette position, soutient-il, décide qui va travailler sur les chantiers, à la haute main sur la comptabilité du local et nomme les membres de l'exécutif censés assurer la bonne marche du local. Il souligne qu'il n'y avait qu'au 1981 que les fonctions de directeur et de secrétaire-trésorier étaient séparées.

Syndicaliste : une vocation

M. Pereira explique avoir eu la vocation syndicale lorsqu'en début de carrière, en 1986-1987, il accepte de laisser sa place à la QIT, par solidarité, tout comme son père, à des travailleurs qui ont davantage besoin de travailler. Son geste est salué par le milieu syndical, ce qui détermine son implication dans le syndicalisme.

« Je savais que c'était vrai, que des gars ne travaillaient pas. »

— Ken Pereira

M. Pereira sera d'abord affilié au local 1981 de la FTQ-Construction jusqu'à ce qu'en 1991, il passe au local 2182 de l'International (Conseil provincial du Québec des métiers de la construction) avec quelque 500 membres du 1981. Il devient alors délégué syndical sur les chantiers pour ce syndicat.

Ce rôle fait de lui, de facto, le porte-parole du local syndical pour dire à l'entrepreneur qui allait travailler sur son chantier :« quand je donnais des noms à mon contracteur, ça venait directement de mon agent d'affaires ». M. Pereira explique avoir rempli cette tâche, de façon bénévole, jusque vers 2005, lorsqu'il est approché pour siéger à l'exécutif.

Il est alors mandaté, comme syndic, par l'exécutif du syndicat, pour scruter les livres du local 2182, ce qui n'avait jamais été fait de toute son histoire, son directeur général s'étant jusqu'alors contenté de fournir un rapport mensuel.

Le directeur général du local, Réjean Mondou, lui donne les livres, non sans lui avoir exprimé sa colère: « « Si je ne te connaissais pas, je te crisserais de l'autre côté de la fenêtre ».

« En vérifiant les livres, tu deviens d'une importance capitale dans la machine, parce que money is power. »

— Ken Pereira

Il sera syndic pendant à peine un an puis sera nommé agent d'affaires dans la région de Montréal par M. Mondou. Il affirme que plusieurs membres de l'exécutif lui ont bien fait savoir que s'il n'était plus syndic, c'est parce qu'il « vérifiait les livres ».

Comme agent d'affaires, il a alors les pleins pouvoirs pour dire au contracteur quels travailleurs prendre sur son chantier. Il soutient avoir eu parfois de la pression de M. Mondou pour placer certaines personnes sur les chantiers : « des fois, il venait catégoriquement m'imposer un nom ».

Il affirme avoir été par la suite pressenti pour devenir l'adjoint au directeur général, ce qui n'aura finalement pas lieu. Certains lui auraient dit que M. Mondou l'aurait considéré un temps pour ce poste afin de l'écarter de ses tâches d'agent d'affaires. M. Pereira dit qu'il était particulièrement troublé de constater que certains membres avaient beaucoup plus d'heures que d'autres.

L'homme et la machine

L'ex-directeur de l'Association nationale des mécaniciens industriels (1981), affiliée à la FTQ-Construction, a commencé son témoignage en décrivant son métier.

Ken Pereira a expliqué qu'il s'agit en fait d'installer de la machinerie, la monter, la démonter et faire de la maintenance. Par exemple : installer les pompes dans une raffinerie, les concasseurs dans une mine, la ligne de production dans une usine de fabrication d'automobiles.

« C'est un métier qui touche à peu près toutes les usines au Québec. »

— Ken Pereira

M. Pereira, détenteur d'un DEP en mécanique industrielle depuis 1986, a aussi abordé l'aspect de la formation continue, qui permet aux mécaniciens industriels de rester à jour dans leur métier. Il déplore que les agents d'affaires des syndicats aient le contrôle des fonds de formation, ce qui les amène à privilégier les gens proches des locaux syndicaux.

Des sujets à explorer

L'ex-syndicaliste est susceptible de lever le voile sur différents volets d'intérêt pour les commissaires, dont :

  • les possibles liens qu'entretient le crime organisé avec des dirigeants de la FTQ et le Fonds de solidarité FTQ, dont Michel Arsenault;
  • l'élection en novembre 2008 de Richard Goyette au poste de directeur général de la FTQ-Construction, marquée par l'intervention du Hells Angel Jacques Israël Émond, comme révélé par l'équipe d'Enquête;
  • les conflits entre syndicats sur les chantiers de construction, dont M. Pereira dit avoir été victime au milieu des années 2000;
  • les comptes de dépenses de Jocelyn Dupuis, qu'il a révélés à Enquête, et qui constituent la base des accusations criminelles déposées contre le syndicaliste.

Ken Pereira parlera publiquement pour la première fois depuis qu'il a conclu une entente à l'amiable avec la FTQ-Construction à l'automne 2010. M. Pereira s'était engagé du coup à ne plus travailler contre les intérêts du syndicat et de ses représentants, et à ne plus les dénigrer.

M. Pereira avait réclamé 600 000 $ pour atteinte à sa dignité, sa sécurité, sa réputation et sa liberté d'expression. Son syndicat et lui se sont finalement vu accorder une somme avoisinant les 500 000 $, mais la FTQ-Construction n'a jamais admis qu'elle avait quoi que ce soit à se reprocher.

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