«Les Souliers de Mandela» : Eza Paventi publie un sublime premier roman (ENTREVUE)

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SOULIERS DE MANDELA
Courtoisie
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Chroniqueuse et animatrice télé, réalisatrice et documentariste, la Montréalaise Eza Paventi ajoute une nouvelle corde à son arc en publiant son tout premier roman, Les Souliers de Mandela (Québec Amérique), une histoire percutante et émouvante, qui plonge les lecteurs dans l’Afrique du Sud contemporaine.

Son personnage principal, Fleur Fontaine, est une Québécoise qui fuit vers l’Afrique afin de participer à un stage en journalisme. Un séjour de six mois qui lui permettra d’étouffer sa rupture et de colmater les fissures d’un amour qui n’est plus. De Johannesburg à Cape Town, en passant par la chaîne de montagnes du Drakensberg et les townships de Soweto, la jeune femme tentera de rallumer ce qui s’est éteint en elle, de trouver un sens à sa présence en Afrique australe et de perdre ses réflexes d’Occidentale gâtée pourrie au profit d’une humanité exacerbée et d’un sentiment d’utilité.

Avec un souffle qui nous soulève dans les instants d’euphorie et qui nous accompagnent dans les moments de mélancolie, Paventi a construit une histoire aux profondeurs insoupçonnées. Sensible et fort talentueuse, l’écrivaine a le don de nous raconter un pays en décrivant le rythme du cœur de ses habitants et de ses visiteurs, ô combien humains, imparfaits, bourrés de contradictions et de complexes, mais tellement attachants.

15 ans de films et de chroniques à la télé

Eza Paventi, fille d’un père italien et d’une mère québécoise, diplômée d’un bac en communications et d’une maîtrise en théâtre, a butiné devant la caméra pendant des années : chroniqueuse à 0340, Tête à Kat, Des kiwis et des hommes, Techno folies et Ça se branche où, elle a également travaillé comme animatrice et coréalisatrice sur l’émission D’Est en Ouest, où elle a traversé le Canada pendant trois mois en réalisant un reportage par jour.

Son parcours de cinéaste l’a également menée à réaliser des documentaires portant, entre autres, sur les communautés autochtones, le Darfour ou les chambres d’enfants à travers le monde. «Si j’avais eu à choisir un autre métier, j’aurais été travailleuse humanitaire, dit-elle en entrevue, la veille de son lancement. Ça revient souvent chez moi ce besoin de comprendre l’être humain. Et j’ai un côté bohème qui voudrait toujours voyager. Avec les années, je me suis bâti une réputation de la fille qui est capable de tourner dans des conditions différentes et difficiles à travers le monde. Mais depuis trois ans, j’ai envie de me calmer et de fonder une famille.»

Son premier roman, elle y rêvait depuis des années. Mais faute de temps, la polyvalente et multi talentueuse créatrice reléguait sans cesse son projet à plus tard. «C’est difficile d’écrire quand tu ne te donnes pas le temps. En tant que réalisatrice, quand je porte un projet, j’y consacre beaucoup de temps et d’espace dans ma tête. Pour moi, écrire sur le coin d’une table pendant deux heures, ça ne fonctionne pas. Mais un jour, un gros contrat de réalisation a été annulé à la dernière minute pour des raisons hors de mon contrôle. J’avais trois mois devant moi et j’ai décidé que c’était le temps de faire le roman. Je me suis mise à écrire avec une discipline de fer !»

Critiquer avant de créer

Bien que Paventi ait vécu ses premiers moments de romancière en élaborant l’histoire des Souliers de Mandela, elle n’en était pas à ses premières armes du côté de l’écriture. Heureuse gagnante d’un stage d’un an avec la revue JEU lorsqu’elle était au cégep, elle a finalement consacré sept ans de sa vie à rédiger des critiques pour la publication, pendant ses études au bac et à la maîtrise, ainsi que ses contrats de chroniqueuse et de réalisatrice. «Mes années à JEU ont été extrêmement formatrices. À force de réfléchir sur la construction des pièces, les thèmes abordés, la mise en scène et les différents choix des créateurs, j’ai eu l’équivalent d’une formation en création.»

Très à l’aise avec la critique, Paventi a rapidement constaté que sa plume devait s’adapter au style romanesque. «J’avais de l’expérience en écriture pratique et journalistique, mais j’ai mis beaucoup de temps à trouver ma signature d’écrivaine. Heureusement, mes expériences en réalisation et en montage m’aidaient à écrire, à voir des images et à structurer mon récit. J’ai fini par goûter au bonheur de l’écriture. Un peu comme lorsque j’étais enfant et que je m’amusais à faire des poèmes, à trouver des rimes ou à apprendre des nouveaux mots dans le dictionnaire. C’était un jeu pour moi. Quand j’ai compris que les mots étaient des instruments et qu’on pouvait jouer avec eux pour construire des phrases, j’ai trouvé ça merveilleux!»

Même si plusieurs tenteront de faire des liens entre Fleur Fontaine, une chroniqueuse télé qui part en Afrique, et Eza Paventi, qui est allée y donner des ateliers en journalisme, le personnage du roman est majoritairement fictif. «J’ai imaginé Fleur après avoir travaillé sur une émission au sujet de la génération Y, Y mode d’emploi. J’ai passé tellement de temps à analyser leurs rapports au travail, à l’amour, à l’amitié, à la famille et aux valeurs que je connaissais très bien leurs traits. Comme eux, Fleur a un côté nombriliste d’enfant roi qui a grandi. Elle a besoin d’exister à travers le regard des autres. En ce qui me concerne, je préfère comprendre les gens plutôt que savoir ce qu’ils pensent de moi.»

Extrait :

Je ne connais rien de l’Afrique. On croit savoir parce qu’on lit des livres, des articles dans les journaux, mais ces informations-là ne sont imprimées que sur du papier, pas dans le cœur. Et dans ce cas, on ne peut prétendre que l’on sait vraiment. […] Et pourtant, lorsque je marche sur cette terre, ce petit bout d’Afrique au sud de l’hémisphère sud, je devine son âme ravagée. Lorsque j’observe ce pays, avec mon regard de l’hémisphère nord, je vois des plaies que personne n’arrive à penser.

En entrevue, Eza Paventi raconte qu’elle s’est sentie interpellée par le combat pour l’égalité des peuples, avant même de visiter le pays de Mandela. «À la fin de mon adolescence, j’avais été marquée par la fin de l’apartheid. Dans un élan de romantisme, j’avais associé le besoin de liberté des Sud-Africains à mon besoin de liberté en tant qu’adolescente. C’est comme ça que j’ai eu l’idée de dresser un parallèle entre la reconstruction intérieure de mon personnage principal et celle du pays.»

Non seulement son séjour lui a permis de décrire le pays en détail, mais il lui a aussi donné la chance de voir le vrai visage de l’Afrique. «J’ai passé quatre mois dans les townships où personne n’a rien : pas d’eau courante, pas d’électricité et pas toujours assez de nourriture pour manger une fois par jour. Durant cette période, je m’étais retrouvée dans un safari avec des touristes complètement déconnectés, qui se plaignaient pour rien et qui n’avaient aucune idée de ce que vivaient les Africains. Ça m’avait profondément choquée.»

Des histoires lourdes à porter

Sa rencontre avec une jeune femme victime de viol et d’inceste a elle aussi laissé des traces indélébiles dans sa mémoire, comme dans celle de son personnage principal. «Quand je l’écoutais me raconter son histoire, j’avais juste envie de pleurer, tant c’était triste et inhumain. Mais je trouvais que mes larmes étaient indécentes, devant sa force et son courage. On peut faire bien plus en s’impliquant qu’en pleurant. On doit leur apporter notre force pour les aider à continuer.»

Si le personnage de Fleur Fontaine a la conviction profonde d’être devenue une adulte en Afrique du Sud, Eza Paventi admet qu’elle est revenue au pays changée. «L’Afrique m’a appris la résilience. Elle m’a montré que les Occidentaux font souvent tout pour se sortir de leurs problèmes super vite, avec des pilules ou des voyages tout inclus dans le sud, alors que les moments difficiles font aussi partie de la vie. On doit les embrasser pour grandir. J’ai été obligée d’aller en Afrique pour le comprendre…»

Le retour au Canada, ce pays «monstrueusement en paix», n’a d’ailleurs pas été vécu sans choc pour la jeune femme. «J’ai pris des mois à m’en remettre. C’est comme si après avoir été en couple avec un gars, j’avais cassé, je ne l’avais pas vu pendant des mois et que j’étais retournée avec lui en voyant seulement ses défauts. Je n’étais plus capable de magasiner dans les grands centres d’achats ou de me sentir bien avec mes amis qui me parlaient de leurs jeans à 200 $. J’avais perdu mon sentiment d’appartenance. Je cherchais une raison pour être ici. Puis, un jour, je me suis obligée à faire un choix : soit j’assumais mes racines canadiennes et je trouvais une façon d’être bien, soit je repartais. J’ai finalement choisi de rester parce que je ne pouvais pas me passer de la création de films et de documentaires. J’essaie d’aider en braquant ma caméra sur des situations difficiles et en donnant la parole à ceux qui ont besoin de se faire entendre.»

Un roman, un film, une émission, un blogue et une série documentaire

Occupée par 1000 projets, Eza Paventi prépare un deuxième roman, où elle rendra hommage à ses grands-parents qui ont quitté l’Italie de l’après-guerre pour se reconstruire une vie et offrir un avenir à leur descendance. Elle coscénarise un film avec Christian Laurence pour la boîte de production GO Films. Elle débutera bientôt les tournages de l’émission 21 jours (TV5), un concept européen qui consiste à vivre trois semaines dans une situation donnée (dans une chaise roulante, à la ferme, dans une mine, etc.) pour mieux comprendre les gens qu’elle interviewera sur le sujet par la suite.

L’écrivaine et cinéaste compte aussi poursuivre l’histoire du personnage fictif de Fleur Fontaine sur un blogue, en tant que complément virtuel à l’histoire. Depuis le 23 septembre, vous pouvez également voir Intimidés, la série qu’elle a coréalisée avec Mélissa Beaudet pour Canal Vie.

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